Diffusée sur Channel 4 entre le 15 janvier 2013 et le 12 août 2014, Utopia n’a eu besoin que de douze épisodes pour devenir une série culte. Le thriller conspirationniste créé par Dennis Kelly a pourtant été annulé après deux saisons, alors que son histoire restait volontairement inachevée. Son créateur avait proposé de la conclure avec un téléfilm de deux heures, mais la chaîne britannique a refusé.
Une conspiration dissimulée dans un roman graphique
Tout commence avec The Utopia Experiments, un mystérieux roman graphique autour duquel circulent de nombreuses théories. Lorsqu’un groupe d’internautes découvre l’existence d’un manuscrit inédit, ses membres deviennent les cibles d’une organisation secrète appelée le Network.
Ian, Becky, Wilson Wilson et le jeune Grant doivent abandonner leur vie quotidienne pour comprendre ce que contient réellement le document. Leur route croise celle de Jessica Hyde, une femme traquée depuis l’enfance dont le nom provoque immédiatement la panique chez ceux qui connaissent le complot.
Dans une interview publiée par Channel 4, Dennis Kelly expliquait avoir voulu placer des personnes ordinaires au centre de l’intrigue. Les héros ne sont ni des policiers ni des journalistes préparés à affronter une conspiration internationale. Ils improvisent constamment face à une organisation capable de manipuler des gouvernements, des entreprises et des crises sanitaires.
Cette fragilité donne à la série une grande partie de sa tension. Les personnages comprennent progressivement l’ampleur du projet, mais ne disposent jamais de toutes les informations nécessaires pour distinguer une vérité d’une nouvelle manipulation.
Une série britannique qui ne ressemble à aucune autre
L’identité de Utopia repose autant sur son intrigue que sur sa mise en scène. Sous l’impulsion du réalisateur Marc Munden, la série utilise une palette dominée par le jaune, le cyan et le magenta. Les paysages britanniques prennent des couleurs presque irréelles, tandis que les cadres très larges et symétriques évoquent directement les cases d’un roman graphique.
Ce rendu ne venait pas simplement des décors ou des costumes. Marc Munden et l’étalonneur Aidan Farrell retravaillaient numériquement les plans pour modifier le ciel, intensifier la couleur de l’herbe ou faire ressortir certains objets. Le réalisateur expliquait à Wired s’être inspiré du Technicolor des films hollywoodiens des années 1950.
La musique de Cristobal Tapia de Veer complète cette sensation d’étrangeté. Bruits organiques, voix déformées, percussions et sonorités électroniques transforment des scènes parfois banales en moments profondément inquiétants. Bien avant son travail sur The White Lotus, le compositeur possédait déjà une signature immédiatement reconnaissable.
Cette beauté visuelle contraste avec une violence extrêmement sèche. Utopia ne cherche pas à rendre ses tueurs spectaculaires ou séduisants. Des personnages comme Arby et Lee commettent leurs crimes avec un calme qui les rend encore plus dérangeants. La série est donc à réserver à un public averti.

Pourquoi Channel 4 a annulé Utopia après deux saisons
Channel 4 a annoncé l’arrêt de Utopia en octobre 2014. Dans son communiqué, la chaîne qualifiait pourtant la série de programme emblématique, porté par la voix de Dennis Kelly et la vision de Marc Munden. Elle justifiait sa décision par la nécessité de libérer des moyens pour commander de nouvelles fictions.
Les audiences semblent néanmoins avoir été déterminantes. En 2024, Dennis Kelly a confié au Guardian que le premier lancement avait réuni environ 1,5 million de personnes, avant que certains épisodes de la deuxième saison ne tombent, selon ses souvenirs, entre 300 000 et 400 000 spectateurs.
Le créateur estime notamment que la diffusion de la saison 2 pendant l’été 2014 n’a pas aidé la série. Son ton radical, sa violence et son récit particulièrement dense compliquaient également sa capacité à toucher un public beaucoup plus large.
L’annulation est d’autant plus frustrante que la série venait de remporter l’International Emmy Award de la meilleure série dramatique. La reconnaissance critique et son statut culte n’ont pas suffi à compenser la faiblesse de ses audiences lors de la diffusion britannique.
Dennis Kelly voulait terminer l’histoire avec un téléfilm
La deuxième saison ne se termine pas comme une conclusion. Son dernier épisode bouleverse les rapports de force au sein du Network, replace plusieurs personnages dans des situations désespérées et prépare clairement une nouvelle confrontation.
Dennis Kelly avait d’ailleurs déjà imaginé une troisième saison. Face au risque d’annulation, il a proposé à Channel 4 une solution plus courte : un épisode spécial de deux heures capable de terminer l’intrigue.
« Je pouvais conclure l’histoire avec un épisode spécial de deux heures », expliquait-il en novembre 2014 dans une interview accordée à The Independent — traduction de la rédaction. Channel 4 n’a pas donné suite à la proposition.
Plus de dix ans après, aucune véritable conclusion n’a été produite. Kelly reconnaissait encore en 2024 que l’arrêt avait été difficile, précisément parce que son histoire n’était pas terminée.
Faut-il regarder Utopia malgré son cliffhanger ?
L’absence de fin constitue un avertissement important, mais elle ne rend pas les deux saisons inutiles. Les douze épisodes révèlent l’essentiel du complot, développent les motivations du Network et posent un véritable dilemme moral autour de la surpopulation, des épidémies et du contrôle des naissances.
Le cliffhanger empêche de connaître le destin définitif des personnages, mais il n’efface ni les révélations précédentes ni l’identité formelle de la série. Utopia mérite surtout d’être redécouverte pour sa capacité à combiner thriller politique, science-fiction, humour noir et réflexion sur les limites que certains sont prêts à franchir au nom de l’intérêt collectif.

Où regarder la série Utopia en France ?
Les deux saisons de la version britannique apparaissent actuellement sur la fiche française de Prime Video. Il faut bien sélectionner la série originale avec Alexandra Roach, Nathan Stewart-Jarrett, Fiona O’Shaughnessy, Adeel Akhtar et Neil Maskell.
Elle ne doit pas être confondue avec le remake américain créé par Gillian Flynn et lancé par Prime Video en 2020. Cette seconde version, portée notamment par Sasha Lane, John Cusack et Rainn Wilson, a elle-même été annulée après une seule saison.