Une vendeuse du Queens qui débarque comme nounou chez un riche producteur de Broadway : sur le papier, Une nounou d’enfer ne paie pas de mine. Mais trente ans après, la sitcom de Fran Drescher reste un vrai plaisir à revoir, grâce à son concept et à son héroïne. Je lui mets 8/10.
Une sitcom culte au concept simple et irrésistible, portée par une Fran Fine inimitable, sa voix, son rire et ses tenues.
- Format6 saisons · 146 épisodes
- GenreSitcom
vous aimez les sitcoms cultes à la Friends.
les rires enregistrés vous agacent.
Si vous avez aimé : Friends, Le Prince de Bel-Air
Mon avis sur Une nounou d’enfer
Un choc des mondes irrésistible
Le concept fonctionne toujours. Fran Fine, vendeuse fraîchement larguée, se retrouve à vendre des cosmétiques à domicile et frappe à la porte de Maxwell Sheffield, producteur de Broadway veuf et très britannique. Elle repart avec un poste de nounou pour ses trois enfants. Tout le comique vient du décalage entre cette fille du Queens, bruyante et sans filtre, et le manoir guindé de Manhattan. Ajoutez une histoire d’amour qui traîne pendant des saisons entre Fran et Maxwell, et vous avez une sitcom qui se regarde avec un vrai plaisir.
Fran Fine, un personnage unique
Le personnage marquant, c’est évidemment Fran. Sa voix nasillarde, son rire, sa famille envahissante et ses tenues impossibles en font une héroïne qu’on reconnaît en une seconde. Ce qui la rend attachante, c’est qu’elle ne cherche jamais à se fondre dans le décor : elle reste elle-même, et c’est souvent elle qui a raison avec les enfants. Mention spéciale aussi à Niles, le majordome, et à ses échanges de piques avec C.C. Babcock, l’associée de Maxwell.
Ce qui coince
Certaines blagues ont vieilli, et le format sitcom avec rires enregistrés peut sembler daté aujourd’hui. Mais le charme reste intact.
Pourquoi les vêtements de Fran Fine participent autant à la comédie
Impossible de revoir Une nounou d’enfer sans remarquer les vêtements de Fran Fine. Mini-jupes Moschino, tailleurs aux couleurs impossibles à ignorer, imprimés léopard, vestes courtes, collants noirs, bottes, ensembles Courrèges ou Todd Oldham : pendant six saisons, la garde-robe de la nounou interprétée par Fran Drescher est presque devenue aussi identifiable que sa voix ou son rire.
Mais réduire ces tenues à une simple démonstration de mode des années 1990 ferait passer à côté de leur fonction principale.
Les vêtements de Fran Fine font partie de la mécanique comique de la série.
Ils permettent de comprendre le personnage avant même qu’elle parle, soulignent son décalage avec la famille Sheffield, prolongent certaines blagues et transforment parfois son entrée dans une pièce en gag visuel. Ce résultat n’est pas accidentel. Il vient largement du travail mené par Fran Drescher avec Brenda Cooper, la costumière originale de la série, récompensée par un Emmy en 1995 pour son travail sur The Nanny.
Des années plus tard, Drescher explique encore que Cooper savait lire un scénario et imaginer comment une scène pouvait être prolongée par les vêtements. Ensemble, elles ne cherchaient donc pas uniquement à savoir ce qui allait bien à Fran Fine : elles construisaient ce que le personnage allait raconter visuellement.
Et dans une sitcom fondée sur la rencontre entre une femme exubérante de Flushing et une riche famille britannique de Manhattan, cette différence visuelle était essentielle.
Dès le pilote, les vêtements expliquent qui est Fran Fine
Le principe existe dès le premier épisode.
Lorsque Fran Drescher revient sur ses tenues pour la série Life in Looks de Vogue, elle s’arrête sur le tailleur noir bordé de léopard porté par Fran Fine dans le pilote de 1993.
Pour elle, c’est pratiquement le costume qui définit le personnage.
Drescher explique que la tenue devait faire comprendre immédiatement l’identité de cette « flashy girl from Flushing ». Fran devait être séduisante, mais jamais basculer dans quelque chose de vulgaire. Elle devait conserver une douceur cohérente avec son rôle auprès des enfants. Elle décrit finalement l’idée comme une sorte de Mary Poppins des années 1990 passée à travers l’univers de Fran Drescher.
Voir Fran Drescher revenir sur les costumes d’Une nounou d’enfer dans Vogue
Tout le personnage se trouve déjà dans ce mélange.
Le tailleur possède une silhouette suffisamment structurée pour ne pas sembler déplacé devant Maxwell Sheffield, mais le léopard détruit immédiatement toute possibilité de confondre Fran avec une gouvernante traditionnelle.
Elle respecte vaguement le code tout en le transformant.
C’est exactement ce qu’elle va faire pendant toute la série.
Fran entre dans un monde dont elle ne possède ni l’éducation, ni les habitudes, ni les références sociales, mais elle ne cherche jamais réellement à disparaître pour mieux s’y intégrer. Ses vêtements matérialisent cette résistance.
Elle va habiter la maison Sheffield sans devenir une version féminine de Maxwell ou de C.C. Babcock.
Brenda Cooper voulait que le public rie avant même la première réplique
C’est probablement la meilleure manière de comprendre la fonction des costumes.
Interrogée des années plus tard sur son travail, Brenda Cooper a expliqué qu’elle voulait que le public puisse sourire avant même qu’un acteur ait prononcé sa première phrase.
Le vêtement devient ainsi une première ligne de dialogue silencieuse.
Dans une sitcom traditionnelle, une entrée peut être drôle parce qu’un personnage prononce immédiatement une réplique inattendue. Dans Une nounou d’enfer, Fran peut parfois provoquer une réaction simplement parce qu’elle descend l’escalier dans une tenue tellement excessive qu’elle crée déjà un contraste avec tout ce qui l’entoure.
Fran Drescher a d’ailleurs expliqué que cette présentation était pensée jusque dans le décor. La production disposait d’un budget suffisamment important pour faire des costumes une attraction hebdomadaire et l’escalier courbe de la maison participait lui-même à la mise en scène de Fran lorsqu’elle apparaissait dans une nouvelle tenue.
Cette architecture transforme presque le salon des Sheffield en podium.
Fran ne se contente pas d’entrer.
Elle apparaît.
Et cette différence est importante pour la comédie.
Les tenues étaient retravaillées pour devenir « plus Fran »
Le génie de Brenda Cooper ne consistait pas seulement à emprunter des vêtements spectaculaires à de grands créateurs.
Fran Fine porte effectivement énormément de pièces issues de maisons comme Moschino, Dolce & Gabbana, Todd Oldham, Courrèges, Marc Jacobs, Azzedine Alaïa ou Anna Sui. Mais les vêtements achetés n’étaient souvent qu’un point de départ.
Fran Drescher raconte que les séances d’essayage pouvaient durer environ trois heures chaque semaine.
Cooper et elle changeaient les boutons, ajoutaient des bordures, raccourcissaient certaines jupes ou transformaient les pièces jusqu’à obtenir quelque chose de suffisamment caractéristique du personnage.
Brenda Cooper a même expliqué qu’un vêtement passait rarement directement du portant à l’écran sans modification.
Elle avait développé ce qu’elle appelait une « Fran Fine formula » : une base relativement simple, souvent noire, composée d’un col roulé, d’une jupe ou d’un bas très ajusté, de collants et de talons, sur laquelle pouvait ensuite venir se greffer une pièce spectaculaire.
Cette formule explique pourquoi les tenues paraissent immédiatement reconnaissables malgré leur extraordinaire variété.
Le spectateur sait que c’est Fran.
Puis il découvre la nouvelle variation.
C’est presque le fonctionnement d’un running gag.
Les vêtements pouvaient directement prolonger une blague
Brenda Cooper travaillait également à partir des scénarios.
Fran Drescher a raconté qu’elle savait choisir une tenue en fonction d’une scène ou d’un gag et que cette coordination pouvait impliquer plusieurs départements de la production.
Un exemple particulièrement révélateur concerne une scène dans laquelle Fran, Sylvia et Yetta se retrouvent toutes les trois entourées de léopard, jusqu’aux tasses utilisées dans le décor. Drescher se souvient du gag précisément parce que les vêtements ne se contentent alors plus d’accompagner la scène : ils constituent une partie de la blague.
Cooper racontait aussi qu’une tenue pouvait devenir amusante par sa relation accidentelle ou volontaire avec le décor. Elle se souvenait de situations où Fran arrivait à l’écran et où ses vêtements semblaient presque correspondre au sol ou à l’environnement.
La garde-robe fonctionne donc comme le décor ou le montage.
Elle produit de l’information.
Parfois, elle produit directement du comique.
Fran est constamment placée en opposition avec l’univers des Sheffield
Cette logique ne fonctionne cependant que parce que Fran évolue dans un environnement qui lui ressemble très peu.
Maxwell Sheffield est un riche producteur britannique installé dans une vaste demeure de Manhattan. Son univers repose sur l’élégance, les codes sociaux et une certaine retenue. La Television Academy résume d’ailleurs le principe de la série comme l’arrivée d’une femme du Queens dans une famille new-yorkaise appartenant à la haute société britannique.
Brenda Cooper a expliqué que Maxwell devait incarner la classe et l’élégance.
Charles Shaughnessy était donc habillé avec des vestes croisées, pantalons classiques, cols roulés, gilets ajustés ou vestes en daim provenant notamment de maisons comme Armani, Canali et Ralph Lauren.
La différence avec Fran est immédiate.
Maxwell possède de beaux vêtements qui semblent confirmer son appartenance à son environnement.
Fran possède de beaux vêtements qui semblent constamment vouloir faire exploser cet environnement.
C’est là que la richesse du gag apparaît : elle n’oppose pas simplement le mauvais goût à l’élégance.
Fran porte souvent des vêtements de grands créateurs extrêmement coûteux.
Le conflit est donc beaucoup plus subtil.
Deux formes de sophistication s’affrontent.
D’un côté, celle qui cherche à ne jamais faire de bruit.
De l’autre, celle qui exige d’être regardée.
C.C. Babcock est le véritable négatif visuel de Fran
Le contraste devient encore plus évident avec C.C. Babcock.
Fran Drescher le dit elle-même dans son entretien avec Vogue : l’idée était que Fran et C.C. soient opposées dans pratiquement tous les domaines, y compris dans leur manière de s’habiller.
C.C. appartient déjà au monde de Maxwell.
Elle maîtrise ses codes professionnels et sociaux. Ses tailleurs, ses chemises, ses silhouettes structurées et sa garde-robe beaucoup plus contrôlée prolongent son statut de partenaire professionnelle de Sheffield.
Fran fait exactement l’inverse.
Couleurs saturées, motifs, mini-jupes, imprimés, fourrure, paillettes, silhouettes Mod ou vêtements qui semblent parfois conçus pour provoquer une réaction dès son entrée dans la pièce.
Cette opposition sert évidemment leur rivalité pour l’attention de Maxwell.
Mais elle permet aussi à la série de renverser une vieille opposition entre « classe » et « mauvais goût ».
C.C. peut considérer Fran comme vulgaire ou trop voyante. Pourtant, le spectateur sait parfois que la tenue supposément excessive qu’elle critique sort de chez Moschino, Courrèges, Gaultier ou Alaïa.
Le gag fonctionne donc dans les deux directions.
Fran paraît déplacée dans l’univers Sheffield.
Mais l’univers Sheffield peut également paraître extraordinairement terne lorsqu’elle n’est pas là.
Vogue résumait parfaitement cette logique en rappelant que Fran est précisément la femme qui porte du rouge lorsque tous les autres ont choisi le beige.
Fran Fine est drôle parce qu’elle ne cherche jamais à devenir invisible
C’est peut-être la véritable clé de sa garde-robe.
Fran arrive chez les Sheffield comme une anomalie sociale.
Une version plus conventionnelle du personnage aurait pu construire son évolution autour de son assimilation : au fur et à mesure qu’elle apprend les usages de la famille, ses vêtements deviendraient plus sages, plus neutres et plus proches de ceux de C.C.
Une nounou d’enfer fait essentiellement le contraire.
Fran apprend à vivre dans ce milieu sans renoncer à son identité visuelle.
Elle conserve ses couleurs, ses imprimés et ses silhouettes.
Ce sont progressivement les Sheffield qui apprennent à vivre avec Fran.
Les vêtements rendent cette évolution immédiatement visible. Plus le personnage devient indispensable à la famille, moins son apparence semble incompatible avec la maison alors qu’elle n’a pourtant pas cessé d’être spectaculaire.
Autrement dit, ce n’est pas Fran qui finit par ressembler aux Sheffield : ce sont les Sheffield qui finissent par ressembler à une famille dans laquelle Fran a naturellement sa place.
La garde-robe aide à raconter cette intégration sans avoir besoin de l’expliquer.
Une garde-robe de nounou totalement irréaliste… volontairement
Il existe évidemment une contradiction économique amusante.
Fran Fine travaille comme nounou mais peut apparaître quelques scènes plus tard vêtue de créateurs dont les prix seraient difficilement compatibles avec son salaire.
La série n’essaie pas réellement de résoudre ce problème.
Fran est présentée comme une passionnée de shopping et une excellente chasseuse de bonnes affaires, et Vogue rappelle notamment son attachement à Loehmann’s, chaîne américaine connue pour vendre des vêtements de créateurs à prix réduits.
Mais le réalisme financier n’est clairement pas l’objectif.
Le vêtement appartient ici au langage de la sitcom.
Il fonctionne comme l’appartement gigantesque d’un personnage supposément peu fortuné dans d’autres comédies : sa fonction narrative compte davantage que la comptabilité exacte permettant de l’obtenir.
Fran doit pouvoir arriver dans chaque épisode avec une nouvelle identité visuelle.
C’est cette répétition qui transforme la mode en rituel comique.
Lucille Ball aide à comprendre ce que Fran Drescher recherchait
Fran Drescher cite plusieurs influences lorsqu’elle parle de son rapport au style : Audrey Hepburn, Catherine Deneuve mais aussi Lucille Ball.
Ce dernier nom est particulièrement intéressant.
Dans Vogue, Drescher explique que Lucille Ball conservait une véritable sophistication vestimentaire alors même qu’elle jouait une forme de clown.
La remarque pourrait pratiquement servir de définition à Fran Fine.
Ses vêtements ne sont pas là pour empêcher le personnage d’être ridicule.
Ils permettent au contraire de dissocier ridicule et absence d’élégance.
Fran peut tomber, parler trop fort, raconter une histoire embarrassante sur sa famille ou déclencher une catastrophe sociale tout en portant une pièce extrêmement sophistiquée.
Le contraste amplifie souvent la scène.
Une femme habillée comme si elle allait être photographiée pour un magazine peut se comporter de manière totalement incompatible avec la solennité suggérée par sa tenue.
C’est une vieille mécanique de comédie visuelle : plus l’image promet le contrôle, plus la perte de contrôle peut devenir drôle.
Le succès du travail de Brenda Cooper a été reconnu dès les années 1990
Cette dimension des costumes n’a d’ailleurs pas seulement été redécouverte par Instagram ou TikTok trente ans plus tard.
En 1995, Brenda Cooper a remporté l’Emmy de la meilleure réalisation individuelle pour les costumes d’une série grâce à The Nanny. Elle sera de nouveau nommée dans la catégorie costumes en 1996 et 1997.
Le travail visuel de la sitcom était donc reconnu pendant sa diffusion.
Ce qui a changé avec le temps est plutôt la manière dont il est regardé.
Certaines pièces qui servaient autrefois à signaler l’excentricité de Fran sont désormais considérées comme des archives désirables de la mode des années 1990. Des comptes entiers ont été créés pour identifier les marques et retrouver les références exactes portées dans chaque épisode. Vogue France rappelait ainsi que sa garde-robe réunissait notamment Marc Jacobs, Alaïa, Moschino, Courrèges et Jean Paul Gaultier.
Le spectateur contemporain peut donc regarder exactement la même tenue de deux manières.
Dans la scène, elle reste un gag.
Hors de la scène, elle devient une pièce de mode.
C’est précisément ce qui explique pourquoi Fran Fine a mieux vieilli que beaucoup de personnages volontairement habillés « tendance » dans les sitcoms de la même époque.
Les vêtements racontent finalement toute la place de Fran chez les Sheffield
La meilleure preuve se trouve peut-être dans le fait qu’il est difficile d’imaginer Fran Fine avec une garde-robe discrète.
Enlevez les couleurs, les minijupes, les imprimés et les entrées spectaculaires dans l’escalier et vous ne changez pas seulement son apparence.
Vous retirez une partie de la construction comique du personnage.
Brenda Cooper avait compris très tôt que le costume pouvait intervenir avant le dialogue. Fran Drescher avait de son côté une vision suffisamment précise de son personnage pour savoir qu’elle devait être sexy sans perdre sa douceur, sophistiquée tout en restant capable de provoquer un rire et élégante sans jamais devenir assimilable au monde dans lequel elle venait d’entrer.
Le résultat repose sur un paradoxe particulièrement efficace.
Fran Fine est toujours celle qui semble ne pas être habillée pour la pièce dans laquelle elle se trouve.
Et pourtant, après quelques saisons, il devient impossible d’imaginer la maison Sheffield sans elle.
C’est pourquoi les vêtements de Fran participent autant à la comédie d’Une nounou d’enfer.
Ils ne servent pas seulement à faire joli.
Ils annoncent son arrivée, matérialisent les différences de classe, alimentent sa rivalité avec C.C., contrastent avec l’élégance discrète de Maxwell, prolongent certains gags et racontent finalement l’évolution centrale de toute la série : celle d’une femme qui entre dans un monde où elle paraît visuellement impossible à intégrer et qui, sans jamais effacer ce qui la rend différente, finit par en devenir le personnage indispensable.
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