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Get Out : le détail des céréales de Rose que vous n’aviez peut-être jamais remarqué

Get Out : le détail des céréales de Rose que vous n’aviez peut-être jamais remarqué
@hbo

À ce stade de Get Out, Jordan Peele n’a plus besoin de cacher qui est Rose Armitage. Chris vient de découvrir les photographies de ses précédentes relations et comprend que la jeune femme qui l’a accompagné chez ses parents n’a jamais été son alliée. Pendant qu’il tente de survivre au sous-sol de la maison familiale, Rose est tranquillement installée dans sa chambre, écoute « (I’ve Had) The Time of My Life » et cherche sa prochaine victime sur Internet. Devant elle se trouvent un bol de Froot Loops et un grand verre de lait.

Le détail paraît presque absurde : Rose ne verse pas le lait dans ses céréales. Elle mange les Froot Loops sèches, une par une, puis boit séparément son lait avec une paille.

Depuis la sortie du film en 2017, cette image est devenue l’un des détails les plus commentés de Get Out. Une interprétation s’est notamment imposée : les céréales multicolores représenteraient les personnes de couleur, tandis que le lait blanc symboliserait la population blanche. En refusant de mélanger les deux, Rose exprimerait visuellement l’idéologie raciste de sa famille.

La lecture fonctionne suffisamment bien pour être encore régulièrement présentée comme un symbole volontaire imaginé par Jordan Peele. La réalité est plus intéressante. Peele reconnaît que l’opposition visuelle entre les céréales colorées et le lait blanc existe, mais il n’a jamais validé cette interprétation aussi simplement. Lorsqu’il a directement réagi à cette théorie, il lui a même apporté une objection importante : tout le projet des Armitage repose précisément sur le mélange, puisqu’ils veulent placer l’esprit de personnes blanches dans le corps de leurs victimes noires.

Pour comprendre la scène, il faut donc moins chercher un code secret unique que regarder ce qu’elle nous apprend sur Rose au moment où son masque vient enfin de tomber.

Pourquoi Rose mange-t-elle ses Froot Loops sans lait ?

Jordan Peele a directement répondu à cette question lorsqu’il a accepté de passer en revue différentes théories de fans pour Vanity Fair.

Un internaute avançait exactement l’interprétation devenue célèbre : Rose mangerait ses Froot Loops séparément du lait parce qu’elle refuse symboliquement de « mélanger le blanc avec les couleurs ».

Peele n’a pas complètement rejeté l’idée. Il reconnaît que les deux aliments forment bien une opposition visuelle entre quelque chose de très coloré et quelque chose de blanc. Mais il précise immédiatement que la scène concerne surtout la façon extrêmement particulière dont Rose fonctionne. À ses yeux, elle possède une méthode et une personnalité profondément tordues qui rendent naturel, pour elle, ce rituel alimentaire étrange.

Le réalisateur termine sa réponse avec une remarque qui fragilise la théorie de la ségrégation prise au pied de la lettre : le projet final des Armitage consiste justement à mélanger les corps noirs et les consciences blanches. Il accorde donc seulement un « partial credit » à l’interprétation proposée par le fan.

La séquence complète dans laquelle Jordan Peele répond aux théories autour de Get Out est disponible chez Vanity Fair.

Cette distinction est importante, car elle permet de conserver ce que la théorie a de pertinent sans attribuer au réalisateur une intention qu’il n’a pas formulée ainsi.

La séparation du lait et des céréales peut parfaitement évoquer au spectateur une forme de séparation raciale. Le film est entièrement construit autour de questions de race, d’appropriation et de domination. Mais ce n’est pas pour autant la raison principale donnée par Peele pour expliquer la scène.

La scène sert d’abord à révéler la vraie Rose

Pendant une grande partie de Get Out, Rose est un personnage construit pour rassurer Chris et le spectateur.

Elle paraît gênée par les remarques maladroites de ses parents, critique le comportement de son frère et intervient lorsqu’un policier demande les papiers de Chris après leur collision avec un cerf. Tout semble la placer du même côté que son petit ami face aux micro-agressions et aux comportements inquiétants qu’il rencontre.

La révélation concernant les clés de voiture détruit cette construction.

Rose savait exactement ce qui allait arriver à Chris. Elle ne découvre pas les activités de sa famille : elle y participe depuis longtemps et attire volontairement de nouvelles victimes chez ses parents.

La scène des céréales intervient immédiatement après cette révélation et joue un rôle très précis. Pour la première fois, le film peut montrer Rose lorsqu’elle n’a plus besoin de jouer Rose.

Allison Williams a expliqué qu’elle et Jordan Peele avaient longuement travaillé sur cette distinction. Rose a appris depuis son enfance à devenir la personne que sa cible souhaite rencontrer. Avec Chris, elle construit donc une version d’elle-même susceptible de lui plaire, mais cette personnalité est une performance.

Une fois seule dans sa chambre, elle revient vers un état beaucoup plus froid que Williams et Peele avaient surnommé « Ro-Ro ».

L’actrice décrivait cette véritable personnalité comme quelqu’un de presque figé dans le temps. Son comportement possède quelque chose d’adolescent, ce qui explique aussi bien les Froot Loops que la musique qu’elle écoute.

Allison Williams et Jordan Peele détaillaient cette construction du personnage dès la sortie de Get Out.

La manière dont Rose mange devient alors moins un message à décoder qu’une information sur la personne que nous découvrons.

Jordan Peele a imaginé la scène seulement quelques jours avant le tournage

Le caractère emblématique de la séquence pourrait laisser croire qu’elle faisait partie des grandes images prévues dès les premières versions du scénario.

Ce n’est pas le cas.

Jordan Peele a expliqué au Los Angeles Times que l’idée avait été trouvée quelques jours seulement avant le tournage de la scène. Elle n’appartenait pas à la construction initiale du film.

Le réalisateur cherchait une image suffisamment étrange pour résumer la nouvelle Rose sans dialogue. Le résultat lui plaisait précisément parce qu’il provoquait un sentiment difficile à définir : la situation n’a objectivement rien d’effrayant, mais le comportement du personnage semble profondément anormal.

Dans son entretien avec le Los Angeles Times, Peele décrit la séquence comme une image à la fois belle et psychotique.

Ce choix raconte beaucoup sur la manière dont Get Out construit son horreur. Le film ne dépend pas uniquement des opérations chirurgicales, de l’hypnose ou de la menace physique exercée sur Chris. Certaines de ses images les plus inquiétantes reposent sur des comportements ordinaires légèrement déplacés.

Walter court en pleine nuit sans raison apparente. Georgina sourit tout en pleurant. Les invités complimentent Chris de manière suffisamment excessive pour rendre chaque conversation inconfortable. Rose mange des céréales dans sa chambre.

Pris séparément, aucun de ces comportements ne constitue une scène d’horreur traditionnelle. Replacés dans ce que le spectateur sait désormais des personnages, ils deviennent beaucoup plus inquiétants.

Pourquoi cette façon de manger paraît-elle si étrange ?

Une grande partie de l’efficacité de la scène tient à quelque chose d’extrêmement simple : presque tout le monde sait comment sont normalement mangées des céréales.

Une convention quotidienne existe déjà dans la tête du spectateur avant même que Peele filme le plateau posé devant Rose. Le lait devrait être versé dans le bol. Lorsque le personnage choisit méthodiquement de conserver les deux aliments séparés, quelque chose semble immédiatement incorrect sans que le film ait besoin de l’expliquer.

Rose ne mange pas non plus les céréales avec distraction. Elle les prend soigneusement, tout en faisant défiler les profils d’athlètes noirs susceptibles de devenir les prochaines cibles de sa famille.

Le contraste entre les deux activités est essentiel.

Chris se bat littéralement pour sortir de la maison, alors que la femme qui l’a conduit jusqu’ici a déjà mentalement tourné la page. Elle ne paraît ni nerveuse ni traumatisée par ce qui se déroule quelques mètres plus bas. Elle travaille déjà sur la suite.

Les Froot Loops donnent presque l’impression qu’elle accomplit une routine qu’elle connaît parfaitement.

C’est probablement plus inquiétant que si Peele l’avait montrée entourée d’armes ou participant directement à l’opération de Dean Armitage. La banalité de son comportement suggère que Chris n’était pas une exception : il était un dossier parmi d’autres.

La théorie du lait blanc et des céréales colorées est-elle donc fausse ?

Pas exactement.

C’est là que la réponse de Jordan Peele est plus nuancée que ce que résument souvent les listes d’« easter eggs ».

Il reconnaît explicitement la force visuelle de l’opposition entre les Froot Loops colorées et le lait blanc. Il ne répond pas que les spectateurs ont complètement imaginé quelque chose qui n’existe pas à l’écran.

En revanche, il refuse d’en faire un symbole aussi littéral que « Rose sépare les Blancs des personnes de couleur ».

La distinction peut sembler minime, mais elle change beaucoup de choses dans l’analyse du film.

Une œuvre n’est évidemment pas limitée à l’intention consciente de son auteur. Une image peut produire des significations auxquelles le réalisateur n’avait pas nécessairement pensé au moment de la tourner. Dans Get Out, où la mise en scène utilise constamment la question raciale pour transformer des objets ou comportements ordinaires, il est parfaitement cohérent qu’une partie du public lise cette séparation des couleurs comme une image de ségrégation.

Ce qu’il faut éviter est simplement d’écrire que « Jordan Peele a confirmé que les Froot Loops représentent les personnes de couleur et le lait les Blancs ».

Il ne l’a pas fait.

Au contraire, il a volontairement compliqué cette interprétation.

Le détail le plus important est peut-être ce que Rose fait sur son ordinateur

En se concentrant sur les céréales, on peut presque oublier ce qui se déroule juste derrière elles.

Rose recherche de nouvelles victimes.

Elle consulte des profils d’athlètes noirs sur son ordinateur alors même que Chris est toujours retenu dans la maison. La mécanique employée pour le séduire est prête à recommencer immédiatement.

Cette information recontextualise plusieurs éléments vus auparavant dans le film.

Les photographies découvertes par Chris montrent que Rose a entretenu des relations avec de nombreuses personnes avant lui, notamment Walter et Georgina avant que leurs corps ne soient utilisés par les grands-parents Armitage.

Lors du premier visionnage, les gestes de Rose peuvent paraître spontanés ou protecteurs. Une fois sa véritable fonction connue, ils prennent presque tous une autre signification.

Lorsqu’elle empêche le policier de relever l’identité de Chris après l’accident, le spectateur peut croire qu’elle s’oppose courageusement à un contrôle injustifié. Après la révélation, Peele lui-même confirme une lecture beaucoup plus sinistre : elle cherche à éviter de créer une trace officielle reliant Chris à sa famille au moment où il va disparaître.

Le film devient donc particulièrement intéressant à revoir en surveillant Rose.

Jordan Peele l’a d’ailleurs recommandé lui-même : lors d’un deuxième visionnage, presque tout ce qu’elle fait peut être interprété différemment.

C’est une mécanique que l’on retrouve dans certains des meilleurs films conçus autour d’un renversement de perspective. Dernier Rush revenait récemment sur Ne coupez pas !, dont les trente premières minutes changent complètement de sens lorsque le film révèle enfin ce qui se passe réellement.

Get Out ne repose pas sur le même procédé narratif, mais Rose bénéficie d’un effet comparable : le film que l’on revoit n’est plus exactement celui que l’on avait vu la première fois.

Pourquoi Rose écoute-t-elle « Time of My Life » ?

La chanson qui accompagne les céréales n’est pas non plus choisie uniquement pour créer un contraste comique.

Rose écoute « (I’ve Had) The Time of My Life », le morceau rendu célèbre par Dirty Dancing. Le choix participe à cette idée d’un personnage psychologiquement arrêté dans une forme d’adolescence.

Allison Williams expliquait que Rose avait été pensée comme une personne qui, une fois son rôle social abandonné, revient à des références correspondant à cet état mental figé. Les Froot Loops et Dirty Dancing appartiennent au même portrait.

L’image devient alors encore plus dérangeante parce que Rose n’a rien de la grande méchante théâtrale que l’on pourrait attendre après son retournement.

Elle ne prononce pas un long discours expliquant ses convictions. Elle ne célèbre pas la capture de Chris. Elle ne paraît même pas particulièrement excitée.

Elle est chez elle.

C’est précisément ce qui fait fonctionner la scène.

Le comportement monstrueux des Armitage est suffisamment normalisé au sein de cette famille pour que Rose puisse chercher un nouveau jeune homme à séduire comme quelqu’un ferait défiler des profils sur une application de rencontre, tout en prenant son goûter.

Le lait est-il volontairement un symbole de suprémacisme blanc ?

C’est une autre interprétation apparue autour de la sortie du film, mais la chronologie oblige ici aussi à être précise.

Au début de l’année 2017, au moment où Get Out arrivait en salles américaines, des militants d’extrême droite avaient commencé à utiliser la consommation de lait dans certaines provocations en ligne, en s’appuyant notamment sur des différences statistiques concernant la tolérance au lactose entre populations.

Le rapprochement avec Rose buvant un grand verre de lait est devenu presque immédiat.

Mais Jordan Peele n’avait pas construit la scène en référence à ce phénomène. Le réalisateur a découvert avec amusement et malaise cette coïncidence lorsque le Los Angeles Times lui a montré des images de militants utilisant le lait de cette manière.

Son commentaire sur le lait était beaucoup plus instinctif : il trouvait simplement qu’il existait quelque chose d’un peu horrifique dans cette boisson et dans ce qu’elle représente visuellement.

La coïncidence culturelle a donc renforcé la puissance de la scène après son tournage, mais il serait à nouveau faux de la présenter comme un code politique intentionnel anticipé par Peele.

Pourquoi la scène est-elle devenue aussi célèbre ?

Parce qu’elle résume probablement mieux Rose que n’aurait pu le faire une longue explication.

Pendant presque tout le film, elle existe à travers ce que Chris voit en elle. Elle est sa petite amie, son soutien et la personne qui semble la plus normale dans une famille de plus en plus inquiétante.

Une fois sa trahison révélée, Peele pourrait lui donner un comportement totalement opposé et la transformer en caricature de psychopathe.

Il préfère conserver quelque chose de beaucoup plus étrange.

Rose n’a pas une personnalité secrète spectaculaire. Elle donne plutôt l’impression de ne plus avoir besoin d’en fabriquer une pour quelqu’un d’autre.

Les cheveux parfaitement tirés, les vêtements blancs, le verre de lait, les céréales mangées avec une précision absurde et la recherche méthodique d’un nouvel homme noir construisent ensemble une froideur presque administrative.

C’est ce que Peele aimait dans l’image. Elle permet au spectateur de comprendre que cette femme est profondément dérangée sans lui fournir une explication psychologique rassurante.

Même Allison Williams reconnaissait avoir travaillé à déterminer qui Rose pouvait être lorsqu’aucun regard extérieur ne l’obligeait à jouer un personnage.

Cette scène est la réponse.

Alors, que signifient vraiment les céréales de Rose dans Get Out ?

La meilleure réponse est moins spectaculaire que certaines théories, mais beaucoup plus fidèle à ce que Jordan Peele et Allison Williams ont expliqué.

Rose sépare bien visuellement des Froot Loops colorées d’un lait blanc, et cette image peut légitimement évoquer la ségrégation raciale au spectateur. Jordan Peele reconnaît lui-même cette dimension visuelle. Mais il n’a pas conçu la scène comme une équation symbolique aussi simple.

Son intention première était de montrer Rose une fois débarrassée du personnage qu’elle avait construit pour séduire Chris : une femme méthodique, émotionnellement figée et suffisamment habituée au système familial pour rechercher déjà sa prochaine victime pendant que la précédente lutte encore pour survivre.

C’est finalement plus inquiétant.

Si les céréales n’étaient qu’un symbole à résoudre, la scène perdrait une partie de son étrangeté dès que le spectateur aurait trouvé la réponse. Or elle continue de fonctionner même lorsque l’on connaît toutes les explications.

Rose mange simplement comme ça.

Et dans Get Out, cette banalité est précisément ce qui la rend terrifiante.

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