À première vue, Ne coupez pas ! ressemble à un film de zombies japonais tourné avec très peu de moyens. Les effets paraissent rudimentaires, les dialogues étranges et certaines réactions volontairement absurdes. Pourtant, abandonner devant ces premières minutes serait une immense erreur : le film de Shin’ichirō Ueda transforme progressivement ses défauts apparents en pièces d’un mécanisme comique particulièrement précis.
Un tournage de film d’horreur qui dérape
L’histoire commence dans un bâtiment abandonné, où une petite équipe tente de tourner un film de zombies. Le réalisateur, mécontent du jeu de ses acteurs, multiplie les prises et réclame davantage de réalisme. La situation bascule lorsqu’une véritable attaque semble toucher le plateau.
Plutôt que de mettre le tournage à l’arrêt, le cinéaste décide de continuer à filmer. Les techniciens et les comédiens doivent alors échapper aux morts-vivants tout en composant avec un réalisateur prêt à tout pour obtenir les images dont il rêve.
Cette première partie prend la forme d’un plan-séquence d’environ 37 minutes. Elle constitue déjà une impressionnante prouesse technique : la séquence a nécessité six prises et a été tournée dans une ancienne station de traitement des eaux située à Mito, au Japon.
Mais elle est aussi volontairement déstabilisante. Certains comportements semblent incohérents, des silences durent un peu trop longtemps et plusieurs mouvements de caméra paraissent inexplicables. Rien de tout cela ne doit cependant être considéré comme une simple maladresse.
Pourquoi il faut absolument dépasser les trente premières minutes
Ne coupez pas ! fait partie de ces films dont il devient presque impossible de parler sans gâcher une partie du plaisir. Le mieux est donc de savoir une seule chose avant de le lancer : tout ce qui paraît étrange pendant les premières minutes finira par avoir un sens.
Après son ouverture, le film change radicalement de rythme, de ton et de perspective. Il ne renie pas ce que le spectateur vient de voir, mais lui donne progressivement une nouvelle signification. Une réplique maladroite, un déplacement inhabituel ou une absence inexpliquée peuvent soudain devenir les éléments les plus drôles de l’histoire.
Le spectateur passe ainsi de la perplexité à la compréhension, puis à une forme d’anticipation jubilatoire. Plus le film avance, plus il devient amusant de reconnaître les détails précédemment laissés sans réponse.
Cette construction demande néanmoins un peu de patience. Pris isolément, le début pourrait passer pour une parodie de série Z simplement sympathique. C’est seulement lorsque Shin’ichirō Ueda commence à dévoiler son jeu que l’ensemble révèle sa véritable précision.
Beaucoup plus qu’une parodie de films de zombies
Derrière son concept, Ne coupez pas ! raconte surtout la fabrication collective d’un film. La peur laisse progressivement davantage de place à la comédie, sans que le récit perde son énergie.
Shin’ichirō Ueda s’intéresse aux problèmes concrets d’un tournage : le manque de temps, les contraintes techniques, les personnalités difficiles et la nécessité d’improviser lorsqu’un plan soigneusement préparé menace de s’écrouler. Le film se transforme alors en déclaration d’amour aux équipes capables de sauver une production avec presque rien.
C’est également ce qui permet à Ne coupez pas ! de devenir plus chaleureux qu’attendu. Les personnages, initialement réduits à quelques attitudes caricaturales, prennent une tout autre dimension. Leur engagement donne une valeur nouvelle à des scènes qui semblaient seulement absurdes quelques minutes auparavant.
Le résultat fonctionne donc autant comme une comédie sur le cinéma que comme un détournement du film de zombies. Il peut être apprécié sans affection particulière pour l’horreur, à condition d’accepter de ne pas comprendre immédiatement où son réalisateur souhaite conduire le public.
Un minuscule film devenu un phénomène au Japon
Tourné en huit jours avec un budget d’environ 3 millions de yens, Ne coupez pas ! réunissait essentiellement des interprètes encore peu connus. Cette production indépendante a pourtant connu un parcours spectaculaire.
Le film a rapporté environ 3,12 milliards de yens au box-office japonais, soit plus de mille fois son budget initial, selon le récit consacré au phénomène par The Guardian. Sorti au Japon en 2017 sous le titre Kamera o tomeru na!, il est arrivé dans les salles françaises le 24 avril 2019.
Son succès a même conduit Michel Hazanavicius à en réaliser une adaptation française, Coupez !, sortie en 2022 avec Romain Duris, Bérénice Bejo et Finnegan Oldfield. Mais découvrir directement la version de Shin’ichirō Ueda reste la meilleure manière de profiter du concept dans toute sa fraîcheur.
Il faut seulement lui accorder ses 37 premières minutes, même lorsque celles-ci donnent l’impression que quelque chose ne fonctionne pas. Dans Ne coupez pas !, cette impression fait précisément partie du spectacle.