George Lucas aurait pu réaliser une troisième trilogie Star Wars. Ce n’est pas une nouvelle théorie reconstruite à partir d’archives ni l’un de ces projets hypothétiques attribués au cinéaste depuis des décennies : à 82 ans, le créateur de la saga vient de rappeler qu’au moment où il a choisi d’abandonner la réalisation, il considérait encore avoir trois films Star Wars à faire.
Interrogé par Norah O’Donnell pour CBS Sunday Morning à l’occasion de l’ouverture du Lucas Museum of Narrative Art à Los Angeles, Lucas est revenu sur le choix qui a précédé la vente de Lucasfilm à Disney en 2012. Il explique que prendre sa retraite constituait une décision particulièrement importante parce qu’il avait encore « trois Star Wars à faire », mais qu’il avait commencé à considérer le temps qui lui restait et les autres projets qu’il souhaitait mener à bien, notamment son musée.
Ces trois films n’étaient pas de mystérieux Épisodes X, XI et XII situés après L’Ascension de Skywalker. Lucas parle de ses propres versions des Épisodes VII, VIII et IX, une troisième trilogie qu’il avait commencé à préparer avant de céder Lucasfilm à Disney.
L’existence de ces plans était connue depuis longtemps. Ce que sa nouvelle déclaration permet de mieux mesurer, c’est à quel point leur abandon était lié à sa décision personnelle de quitter la réalisation. Plusieurs années auparavant, Lucas avait déjà raconté avoir commencé à préparer la trilogie, discuté avec certains acteurs et estimé qu’une nouvelle série de trois films lui demanderait environ dix années supplémentaires.
Mais à quoi auraient réellement ressemblé ces trois films ?
La réponse est plus compliquée qu’une simple comparaison entre les scénarios de George Lucas et la postlogie finalement produite par Disney. Au fil des années, plusieurs versions de ses idées ont été rendues publiques. Certaines auraient placé Darth Maul et Darth Talon au centre du conflit, d’autres auraient exploré les Whills et les midi-chloriens, tandis que Luke aurait tenté de reconstruire les Jedi et Leia la République.
Ce que l’on connaît aujourd’hui permet néanmoins d’imaginer une trilogie radicalement différente de Le Réveil de la Force, Les Derniers Jedi et L’Ascension de Skywalker.
George Lucas avait réellement commencé à préparer les Épisodes VII, VIII et IX
Le projet était allé plus loin qu’une simple envie gardée dans un carnet.
Lorsque Disney annonce le rachat de Lucasfilm le 30 octobre 2012, le communiqué officiel confirme déjà qu’une nouvelle trilogie commencera par Star Wars: Episode VII. George Lucas explique parallèlement qu’il possède des traitements pour les Épisodes VII, VIII et IX et d’autres histoires susceptibles d’être développées.
Plus tard, Lucas précisera qu’il avait commencé à préparer lui-même cette trilogie avant de changer de priorité. Dans un entretien publié dans The Star Wars Archives: Episodes I–III, 1999–2005, ouvrage conçu avec la collaboration de Lucas et Lucasfilm, il raconte qu’il avait commencé à « se mettre en route » et à discuter avec des acteurs, mais qu’une trilogie lui aurait demandé approximativement dix ans supplémentaires de travail.
Sa nouvelle déclaration de septembre 2026 rend cette période encore plus claire : dans son esprit, il ne s’agissait pas simplement de fournir quelques idées à un successeur. Il considérait encore ces films comme ceux qu’il aurait pu réaliser lui-même.
Le problème était le temps.
Lucas approchait alors de 70 ans, venait de fonder une nouvelle famille et travaillait parallèlement sur ce qui deviendrait le Lucas Museum of Narrative Art. Il a finalement estimé qu’il ne voulait pas consacrer une nouvelle décennie à trois énormes productions Star Wars.
La galaxie devait être en plein chaos après la chute de l’Empire
L’un des éléments les plus détaillés de sa version concerne la situation politique après Le Retour du Jedi.
Dans les idées racontées par Lucas à Paul Duncan pour The Star Wars Archives, la destruction de l’Empire n’aurait pas immédiatement apporté la paix. L’effondrement d’un pouvoir aussi massif aurait laissé derrière lui un territoire fragmenté, avec des anciens stormtroopers et des groupes criminels prenant le contrôle de différentes régions.
Lucas comparait cette reconstruction à ce qui peut se produire après la chute brutale d’un régime : gagner la guerre ne signifie pas que les institutions fonctionnent automatiquement le lendemain.
Leia aurait donc occupé une place centrale dans cette nouvelle trilogie.
Son combat aurait consisté à reconstruire la République et à reprendre progressivement le contrôle d’une galaxie livrée à différents groupes armés et organisations criminelles. Dans la version décrite en 2020, elle aurait finalement réussi à stabiliser la Nouvelle République et serait devenue sa dirigeante.
Lucas allait même beaucoup plus loin en présentant Leia comme la véritable conclusion de l’arc du « Chosen One » dans cette version de l’histoire.
C’est une orientation très différente de celle retenue par la trilogie Disney, où Leia est bien devenue une dirigeante majeure mais où la Nouvelle République est déjà établie au début du récit avant d’être pratiquement anéantie par le Premier Ordre.
Luke devait reconstruire l’Ordre Jedi
Pendant que Leia reconstruisait les institutions politiques, Luke Skywalker devait reconstruire les Jedi.
Cette idée constitue l’un des rares éléments dont certaines traces ont survécu jusque dans le développement de la postlogie finalement produite.
Les premiers travaux effectués autour de l’Épisode VII sous Lucas montraient déjà un Luke vieillissant vivant à l’écart du monde et rencontrant une jeune femme sensible à la Force. Cette héroïne a porté plusieurs noms pendant le développement, notamment Kira, avant que le personnage évolue progressivement vers ce qui deviendra Rey.
Lucas imaginait cependant que Luke retrouverait sa mission et participerait directement à la reconstruction de l’Ordre.
Dans l’une des versions détaillées dans The Star Wars Archives, le Jedi devait rechercher des survivants de l’Ordre 66 et former une nouvelle génération. Lucas expliquait qu’après plusieurs années, Luke aurait réussi à reconstruire une grande partie de l’institution Jedi.
On retrouve donc une idée étonnamment proche de certains éléments de Les Derniers Jedi : un Luke isolé, marqué par ce qu’il a vécu, rencontré par une jeune héroïne qui cherche son enseignement.
La différence aurait été dans la trajectoire.
Chez Lucas, cette situation devait servir de point de départ à la reconstruction des Jedi. Dans la postlogie produite par Disney, Luke meurt à la fin de l’Épisode VIII après avoir retrouvé sa foi dans ce qu’incarne l’Ordre.
Les deux versions ne sont donc pas totalement étrangères l’une à l’autre, mais elles utilisent certaines idées similaires pour aller vers des conclusions différentes.
Darth Maul devait devenir le grand criminel de la galaxie
La plus grande surprise révélée plusieurs années après la vente de Lucasfilm concernait pourtant Darth Maul.
Lucas envisageait de faire revenir le Sith introduit dans La Menace fantôme comme l’un des deux principaux antagonistes de la troisième trilogie.
Cette résurrection n’aurait d’ailleurs pas été aussi improbable qu’elle peut aujourd’hui le sembler. Lucas avait déjà fait revenir Maul dans The Clone Wars, où le personnage survit à son duel contre Obi-Wan Kenobi grâce à des jambes mécaniques et devient progressivement une figure du crime organisé.
Dans la version de la postlogie décrite par Lucas, cette évolution aurait pris une ampleur galactique.
Profitant du vide laissé par la chute de l’Empire, Maul aurait progressivement fédéré le monde criminel jusqu’à devenir une sorte de parrain de la galaxie.
L’idée aurait permis à Lucas d’éviter de reconstruire immédiatement un nouvel Empire ressemblant presque exactement au précédent.
Le principal danger n’aurait pas été une organisation militaire dotée d’une nouvelle Étoile de la Mort, mais une galaxie incapable de retrouver son équilibre, gangrenée par le crime et les conséquences politiques de plusieurs décennies de dictature.
Maul n’aurait cependant pas été seul.
Darth Talon devait devenir le nouveau Dark Vador
Son apprentie devait être Darth Talon.
Le personnage possède une histoire assez particulière puisque Lucas ne l’avait pas initialement créé pour ses films. Darth Talon était apparue dans les comics Star Wars: Legacy, dans l’ancien univers étendu, sous les traits d’une Sith Twi’lek rouge.
Lucas appréciait suffisamment le personnage pour envisager de la récupérer dans sa nouvelle trilogie.
Dans ses descriptions ultérieures, il explique que Maul l’aurait entraînée et que Talon aurait occupé une fonction comparable à celle de Dark Vador dans la trilogie originale : le personnage directement engagé dans l’action tandis que le véritable cerveau du conflit travaille à un niveau supérieur.
Lucas la décrivait même comme son « nouveau Dark Vador ».
La dynamique aurait ainsi été très différente du duo Snoke/Kylo Ren imaginé pour la postlogie Disney, même si une idée similaire reste perceptible : un jeune utilisateur du côté obscur particulièrement présent sur le terrain sous l’autorité d’un personnage plus puissant.
Il faut cependant être prudent lorsqu’on reconstruit cette trilogie.
Les idées de Lucas ont évolué pendant leur développement, et tout ce qu’il a évoqué lors d’entretiens ultérieurs ne correspond pas nécessairement à un unique scénario final qui aurait été prêt à tourner en 2012.
Les films auraient aussi expliqué les Whills et l’origine profonde de la Force
C’est probablement la partie la plus étrange — et potentiellement la plus ambitieuse — du projet.
Dans James Cameron’s Story of Science Fiction, George Lucas expliquait que sa troisième trilogie aurait exploré un univers microbiotique lié aux midi-chloriens.
Au centre de cette conception se trouvaient les Whills, des entités que Lucas présentait comme intimement liées au fonctionnement de la Force. Les êtres vivants auraient constitué une partie d’un système beaucoup plus vaste reliant les midi-chloriens, les Whills et la Force elle-même.
Autrement dit, après avoir consacré la prélogie à l’effondrement d’Anakin Skywalker et la trilogie originale à sa rédemption, Lucas voulait utiliser les derniers épisodes pour aller beaucoup plus loin dans la mythologie.
La troisième trilogie aurait tenté de répondre à une question fondamentale : qu’est réellement la Force ?
Cette idée aurait probablement constitué l’un des éléments les plus discutés des nouveaux films.
L’introduction des midi-chloriens dans La Menace fantôme avait déjà provoqué énormément de débats parce qu’elle donnait une dimension biologique à une notion jusque-là présentée essentiellement comme mystique. Lucas semblait pourtant vouloir poursuivre exactement dans cette direction plutôt que l’abandonner.
Il disait lui-même être conscient que certains spectateurs auraient probablement détesté cette idée.
Toutes ces idées faisaient-elles partie exactement de la même version ?
C’est ici qu’il faut distinguer les faits documentés d’une reconstruction trop séduisante.
Nous ne possédons pas les trois scénarios complets de George Lucas.
Nous disposons de ses déclarations, de traitements transmis à Disney, de concept arts, de témoignages de personnes ayant participé au développement et de différents entretiens donnés au fil des années.
Et ces éléments ne décrivent pas toujours exactement la même trilogie.
L’importance accordée aux Whills dans les déclarations de 2018, par exemple, est beaucoup plus forte que dans le récit publié deux ans plus tard autour de Maul, Talon, Leia et de la reconstruction politique de la galaxie.
Il est tout à fait possible que ces concepts aient coexisté à différents degrés. Il est également possible que Lucas ait profondément remanié son projet au fil du temps.
C’est d’ailleurs habituel chez lui.
Même la structure générale de Star Wars a changé de nombreuses fois depuis les années 1970. Le site officiel de la franchise a retracé en détail la longue évolution de ses projets pour les Épisodes VII à IX : Lucas a parlé selon les époques de neuf films, douze films puis six, avant de revenir à l’idée d’une troisième trilogie.
Présenter aujourd’hui une liste précise de scènes comme « le scénario définitif de la trilogie Lucas » serait donc trompeur.
Ce que l’on peut reconstruire, c’est sa direction générale.
Disney avait acheté ses traitements, mais n’était pas obligé de les utiliser
Lorsque Disney rachète Lucasfilm en 2012 pour environ quatre milliards de dollars, Lucas remet au groupe ses traitements pour les trois films.
Cela ne signifiait pas que Disney s’engageait à les produire.
Bob Iger l’a expliqué dans ses mémoires : les documents ont bien été acquis dans le cadre de la transaction, mais Disney avait explicitement conservé le contrôle créatif et n’était pas contractuellement obligé de suivre les histoires écrites par Lucas.
Le problème est que Lucas espérait manifestement qu’une partie beaucoup plus importante de ses idées serait conservée.
Lors d’une réunion avec Kathleen Kennedy, J.J. Abrams et Michael Arndt, il comprend progressivement que Lucasfilm et Disney souhaitent partir dans une autre direction.
Iger reconnaît que le cinéaste a très mal vécu ce moment et estime rétrospectivement qu’il aurait dû mieux le préparer à cette décision.
En 2015, Lucas déclarait lui-même que Disney avait choisi de ne pas utiliser les histoires qu’il avait vendues au groupe et d’en développer de nouvelles.
Disney n’a pourtant pas effacé absolument toutes les idées de Lucas
La frontière est néanmoins plus subtile que « Lucas avait une trilogie, Disney a tout jeté ».
Certains concepts issus des premières réflexions ont continué à évoluer pendant le développement.
Le personnage féminin qui devait partir à la rencontre de Luke existe très tôt dans les travaux liés à Lucas. Kira finit par devenir Rey après plusieurs transformations. L’idée d’un Luke retiré du monde dans un ancien temple Jedi, que la jeune héroïne doit retrouver, apparaît elle aussi dans ces premières recherches avant d’être réutilisée sous une forme différente dans Le Réveil de la Force et surtout Les Derniers Jedi.
Il serait donc également faux d’affirmer que la postlogie Disney n’a absolument aucun ADN provenant des réflexions antérieures de Lucas.
En revanche, sa structure politique, ses principaux antagonistes et surtout son exploration des Whills n’ont jamais constitué le cœur des films finalement sortis entre 2015 et 2019.
Disney a raconté une autre histoire.
Pourquoi George Lucas a-t-il finalement renoncé ?
Pendant longtemps, la vente de Lucasfilm a surtout été racontée comme un passage de relais industriel.
La déclaration de septembre 2026 donne à la décision une dimension beaucoup plus personnelle.
Lucas explique aujourd’hui qu’il avait conscience que son temps était limité et qu’il devait choisir ce qu’il voulait encore accomplir. Une nouvelle trilogie aurait pu lui demander environ une décennie. Il souhaitait parallèlement élever sa fille et consacrer une immense partie de son énergie au Lucas Museum of Narrative Art.
Il a donc choisi de ne pas devenir le réalisateur des Épisodes VII, VIII et IX.
Ce choix n’a pas immédiatement effacé ses idées. Lucasfilm a récupéré ses traitements, le développement de l’Épisode VII s’est poursuivi et Lucas a encore participé à certaines premières discussions avant que la nouvelle équipe prenne définitivement le contrôle de l’histoire.
Mais le créateur de Star Wars ne reviendra finalement jamais derrière une caméra pour un nouveau long-métrage de la saga.
La Revanche des Sith, sorti en 2005, reste son dernier film comme réalisateur.
Les trois derniers Star Wars de George Lucas resteront probablement l’un des grands « et si ? » de la saga
Plus de vingt ans après La Revanche des Sith, il serait facile de transformer les plans abandonnés de Lucas en trilogie parfaite qui aurait nécessairement corrigé tous les problèmes reprochés à la postlogie Disney.
Rien ne permet évidemment de l’affirmer.
Une trilogie consacrée aux midi-chloriens et aux Whills aurait probablement provoqué autant de débats que certains choix de la prélogie. Le retour de Darth Maul après sa mort apparente dans La Menace fantôme aurait lui aussi nécessité d’expliquer au grand public toute une évolution principalement racontée dans l’animation.
Mais ces idées montrent au moins que George Lucas ne souhaitait pas simplement reproduire la trilogie originale.
Leia reconstruisant une démocratie fragile, Luke reformant progressivement les Jedi, Darth Maul dirigeant le monde criminel, Darth Talon devenant la nouvelle figure du côté obscur et les Whills révélant une nouvelle couche de la mythologie de la Force auraient donné une troisième trilogie profondément différente de celle qui existe aujourd’hui.
Dernier Rush suit actuellement un Star Wars qui, près de quinze ans après la vente de Lucasfilm, continue lui aussi d’explorer de nouvelles directions : Star Wars: Visions vient notamment de transformer The Ninth Jedi en véritable série sur Disney+.
La franchise s’est donc poursuivie sans son créateur, mais sa nouvelle déclaration remet en lumière l’embranchement le plus important de son histoire moderne.
George Lucas ne manquait pas d’idées pour raconter la suite de Star Wars.
Il a simplement décidé qu’il ne voulait plus consacrer dix années supplémentaires de sa vie à les filmer.
Et quelque part entre les traitements remis à Disney, les concept arts d’un vieux Luke et de Kira, la résurrection de Darth Maul, Darth Talon, Leia et les mystérieux Whills se trouve encore une version des Épisodes VII, VIII et IX que le public ne verra probablement jamais.