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Pourquoi Lizzie Borden a-t-elle été acquittée malgré les soupçons ?

Pourquoi Lizzie Borden a-t-elle été acquittée malgré les soupçons ?
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Dans l’imaginaire collectif, l’affaire semble presque avoir déjà rendu son verdict. Andrew Borden et sa seconde épouse Abby sont massacrés dans leur maison de Fall River le 4 août 1892. Lizzie Borden se trouve sur les lieux, donne plusieurs explications qui intriguent les enquêteurs, une robe est brûlée quelques jours après les meurtres et l’accusation finit par faire d’elle son unique suspecte. Plus d’un siècle plus tard, son nom reste tellement associé au crime qu’une comptine populaire l’a transformée en meurtrière avant même que l’histoire ne se souvienne du résultat de son procès.

Pourtant, la justice américaine ne l’a jamais reconnue coupable.

Le 20 juin 1893, après un procès qui passionne la presse nationale, un jury entièrement masculin acquitte Lizzie Borden des meurtres de son père et de sa belle-mère. La délibération ne dure qu’environ une heure et demie. Elle quitte le tribunal libre et ne sera jamais rejugée pour les faits.

Cet acquittement est parfois résumé par une formule trop simple : il n’existait « pas assez de preuves ». C’est vrai, mais cela ne raconte qu’une partie de l’histoire. L’accusation disposait de plusieurs éléments troublants. Le problème est qu’une partie des plus compromettants n’a jamais été présentée au jury, tandis que ceux qui restaient ne permettaient pas de relier matériellement Lizzie aux deux meurtres avec la certitude nécessaire à une condamnation.

Pour comprendre son acquittement, il faut donc oublier un instant la question qui obsède toujours l’affaire — « Lizzie Borden était-elle coupable ? » — et en poser une autre, beaucoup plus juridique : qu’est-ce que l’accusation était réellement capable de prouver devant les jurés en juin 1893 ?

La réponse explique presque tout.

Une accusation spectaculaire, mais presque entièrement circonstancielle

Au moment de son procès, aucun témoin ne peut déclarer avoir vu Lizzie tuer Andrew ou Abby Borden.

Personne ne la voit avec une arme ensanglantée. Aucun vêtement couvert du sang des victimes n’est retrouvé sur elle. Aucun objet saisi par les enquêteurs n’est définitivement identifié comme l’arme du crime.

La faiblesse fondamentale du dossier se trouve déjà là.

Le procureur Hosea Knowlton peut accumuler des circonstances inquiétantes, mais il ne possède pas la pièce qui relierait directement l’accusée aux blessures infligées aux victimes.

La défense va faire de cette absence le cœur de sa stratégie.

Les archives du procès conservées et recensées notamment par la Fall River Historical Society, principal centre documentaire consacré à l’affaire, montrent l’ampleur des objets et témoignages examinés : photographies, vêtements, haches et hachettes, éléments prélevés dans la maison, déclarations des personnes présentes. Pourtant, aucune de ces pièces ne devient l’équivalent d’une preuve physique indiscutable reliant Lizzie au double meurtre. Consulter les collections Lizzie Borden de la Fall River Historical Society

C’est une différence essentielle entre être le suspect le plus plausible et pouvoir obtenir une condamnation pour meurtre.

Même en 1893, le jury devait être convaincu au-delà d’un doute raisonnable.

Et les doutes étaient nombreux.

La fameuse hache n’a jamais été reliée avec certitude aux meurtres

Les enquêteurs trouvent plusieurs outils dans la propriété Borden, dont une hachette sans manche qui devient l’un des objets les plus discutés du dossier.

Pour l’accusation, elle pourrait avoir servi à tuer Andrew et Abby. L’idée avancée est notamment que le manche aurait pu être retiré parce qu’il portait des traces compromettantes.

Le problème est que cette hypothèse reste précisément une hypothèse.

Les procureurs ne peuvent pas démontrer que cette hachette est l’arme du crime. Ils ne disposent pas des techniques modernes permettant d’établir un lien biologique entre une arme, une victime et un suspect. Les analyses du XIXe siècle sont beaucoup plus limitées, et les marques présentes sur les outils saisis ne permettent pas de transformer l’un d’eux en pièce décisive.

La défense n’a donc pas besoin de démontrer qu’une autre arme a été utilisée.

Il lui suffit de montrer que l’accusation ne sait pas laquelle l’a été.

National Geographic résume bien cette faiblesse historique : aucune arme définitive ne fut présentée comme celle des meurtres, et la défense insista précisément sur l’impossibilité de relier l’un des objets saisis à Lizzie. Lire l’analyse historique de National Geographic sur l’affaire Lizzie Borden

Dans un dossier construit presque exclusivement sur les circonstances, cette absence pèse lourd.

Aucun vêtement ensanglanté n’a été retrouvé

L’autre question évidente concerne le sang.

Andrew et Abby Borden ont subi de nombreuses blessures à la tête. Même si la quantité de projections pouvant atteindre l’agresseur fait encore l’objet de discussions lorsque l’affaire est réexaminée avec des connaissances modernes, les enquêteurs de 1892 cherchent naturellement des vêtements susceptibles de porter des traces.

Ils n’en trouvent pas qui permettent d’identifier Lizzie comme la meurtrière.

Ce vide devient l’un des arguments les plus puissants de la défense.

George D. Robinson, ancien gouverneur du Massachusetts et l’un des avocats de Lizzie, peut rappeler au jury qu’il n’existe ni arme reliée à son cliente ni vêtement sanglant permettant de la placer physiquement dans la scène du meurtre.

Ce n’est pourtant pas la fin de l’histoire.

Trois jours après les crimes, Alice Russell, amie de la famille, voit Lizzie brûler une robe dans la cuisinière. Lorsqu’elle lui demande ce qu’elle fait, Lizzie explique que le vêtement est vieux et couvert de peinture.

Sur le papier, le geste est évidemment catastrophique pour une personne déjà soupçonnée.

L’accusation présente l’épisode au procès. Mais là encore, elle rencontre un problème qu’elle ne peut plus résoudre : la robe n’existe plus.

Impossible de démontrer qu’elle contenait du sang.

Emma Borden affirme de son côté que le vêtement était effectivement taché de peinture et qu’elle avait elle-même conseillé à sa sœur de s’en débarrasser.

Le comportement peut paraître suspect. Il ne devient pas pour autant une preuve matérielle de meurtre.

C’est toute la difficulté du dossier Borden : plusieurs éléments sont suffisamment étranges pour nourrir un soupçon, mais beaucoup moins solides lorsqu’il faut les convertir en démonstration judiciaire.

L’un des éléments les plus gênants pour Lizzie est exclu du procès

L’accusation connaît pourtant une autre difficulté majeure avant même que les jurés puissent évaluer l’ensemble du dossier.

Quelques jours après les meurtres, Lizzie avait été interrogée lors d’une enquête judiciaire préliminaire, l’« inquest ». Ses réponses contenaient des contradictions et des imprécisions sur ses déplacements le matin des crimes.

Elle explique notamment avoir passé du temps dans la grange, mais certaines de ses réponses sur ce qu’elle y faisait ou sur la chronologie de la matinée évoluent.

Pour les procureurs, cette déposition aurait pu être extrêmement utile.

Les juges décident pourtant de l’exclure du procès.

La raison tient aux conditions dans lesquelles Lizzie avait témoigné. Elle n’était pas formellement arrêtée lorsqu’elle avait comparu, mais le tribunal considère qu’elle se trouvait déjà, dans les faits, dans une situation proche de celle d’une personne détenue et suspectée. Elle n’avait pas bénéficié de la présence de son avocat lors de cette déposition.

Le jury du procès n’entend donc pas l’un des ensembles de déclarations les plus susceptibles de fragiliser sa crédibilité.

Les documents originaux de l’enquête et du procès restent aujourd’hui accessibles dans plusieurs collections historiques, notamment à travers la transcription de l’inquest et les archives recensées autour de l’affaire. Consulter les sources primaires et transcriptions du dossier Lizzie Borden

Cette décision de justice a été débattue dès l’époque et continue de l’être par les historiens du procès. Mais pour le jury de 1893, son effet est très concret : une partie des déclarations les plus embarrassantes de Lizzie disparaît du dossier qu’il doit juger.

Le témoignage sur l’achat de poison est lui aussi écarté

Puis vient un deuxième coup dur pour l’accusation.

Eli Bence, employé d’une pharmacie, affirme que Lizzie avait tenté d’acheter de l’acide prussique — du cyanure d’hydrogène — peu avant les meurtres.

Une tentative d’achat de poison la veille d’un double homicide aurait évidemment constitué une circonstance extrêmement compromettante, même si les victimes n’avaient finalement pas été empoisonnées.

Mais les juges refusent là encore que l’élément soit utilisé comme le souhaitait l’accusation.

Le témoignage est exclu.

Les raisons juridiques sont liées notamment à la difficulté de relier suffisamment cette tentative supposée aux homicides jugés et à l’absence de démonstration satisfaisante permettant d’en faire une étape du crime.

Résultat : au moment où les jurés doivent décider si Lizzie doit être condamnée, deux éléments parmi les plus spectaculaires du dossier de l’accusation ne font plus partie de la démonstration centrale.

La tentative d’achat de poison ne permet pas de la condamner.

Ses déclarations contradictoires à l’inquest non plus.

L’accusation doit revenir à ce qu’elle peut encore établir.

Et ce qui reste est beaucoup plus fragile.

Le mobile lui-même n’était pas aussi simple qu’il paraît

Les procureurs cherchent naturellement un mobile dans les tensions familiales.

Andrew Borden est riche, mais réputé extrêmement économe. Lizzie et Emma vivent encore avec leur père à l’âge adulte et les relations avec leur belle-mère Abby sont décrites comme difficiles. Plusieurs conflits familiaux concernent également l’argent et les propriétés distribuées à certains membres de la famille d’Abby.

Après les morts, l’héritage devient évidemment un élément central.

Mais posséder un mobile possible ne prouve pas un meurtre.

La défense peut rappeler que Lizzie n’est pas une personne sans ressources condamnée à tuer immédiatement pour survivre. Surtout, l’accusation ne parvient pas à transformer les disputes familiales en un événement précis démontrant qu’elle aurait décidé de tuer Andrew et Abby le 4 août.

Comme pour beaucoup d’autres éléments du dossier, le mobile fonctionne mieux comme récit rétrospectif que comme preuve.

Après un crime, chaque dispute ancienne peut prendre une nouvelle signification.

Devant un jury, cette signification doit encore être démontrée.

La défense a réussi à déplacer la question du procès

C’est probablement la plus grande réussite des avocats de Lizzie.

Ils n’avaient pas besoin de résoudre les meurtres.

Ils n’avaient pas besoin de présenter un autre assassin.

Ils devaient uniquement convaincre les jurés que le dossier de l’État ne permettait pas d’envoyer leur cliente à la potence.

George Robinson exploite donc méthodiquement les absences.

Pas d’arme identifiée.

Pas de vêtements couverts de sang.

Pas de témoin du meurtre.

Pas de confession.

Pas de preuve matérielle capable de placer une hache entre les mains de Lizzie au moment des faits.

La défense présente également des témoignages évoquant des inconnus aperçus dans le secteur, ce qui permet d’ouvrir d’autres possibilités sans devoir démontrer qu’un étranger a effectivement commis les crimes.

La stratégie est efficace parce qu’elle transforme le procès.

La question n’est plus : « Lizzie a-t-elle eu un comportement suspect ? »

Elle devient : « êtes-vous suffisamment certains qu’elle est la meurtrière pour la condamner ? »

Ce sont deux questions très différentes.

Son image de femme respectable a probablement joué

Impossible non plus de comprendre le procès sans le replacer dans l’Amérique de 1893.

Lizzie Borden est une femme blanche de 32 ans issue d’une famille aisée de Nouvelle-Angleterre. Elle fréquente l’église et participe à différentes activités religieuses et caritatives.

Son profil entre difficilement dans l’image qu’une partie de la société victorienne se fait d’un assassin capable d’infliger des dizaines de blessures à deux membres de sa propre famille.

Sa défense en joue ouvertement.

Robinson rappelle aux jurés qu’ils ont eux-mêmes des épouses et des filles. Le choix rhétorique n’est pas subtil : il invite ces hommes à regarder Lizzie non pas seulement comme une accusée, mais comme une femme appartenant au même univers social et moral que celles qu’ils connaissent.

National Geographic souligne précisément ce point en rappelant comment la défense opposa la vie supposément « sans tache » de Lizzie à la brutalité du crime.

Il serait toutefois trop simple d’expliquer l’acquittement uniquement par le sexisme de l’époque.

Les préjugés de genre ont vraisemblablement rendu la thèse de l’accusation plus difficile à accepter pour certains jurés, mais ils s’ajoutaient à de véritables faiblesses probatoires.

Même débarrassé de cette dimension culturelle, le dossier restait essentiellement circonstanciel.

Lizzie ne témoigne pas au procès

Autre choix crucial : Lizzie Borden ne monte pas à la barre pour témoigner sur le fond de l’affaire devant le jury.

Cela lui évite une confrontation directe avec l’accusation et surtout les questions destinées à exploiter ses contradictions.

Puisque son témoignage de l’inquest a été exclu, les procureurs perdent une partie de leur capacité à placer ses propres paroles au centre du procès.

Ses avocats peuvent construire son image à travers les autres témoins sans prendre le risque de voir cette image s’effondrer pendant un contre-interrogatoire.

Dans une affaire où la chronologie et les déplacements de Lizzie constituent l’un des grands problèmes de l’accusation, cette protection est considérable.

Même le juge n’aide pas vraiment l’accusation à la fin

Lorsque le procès approche de son dénouement, le juge Justin Dewey donne ses instructions au jury.

La manière dont il résume l’affaire est depuis longtemps décrite par des historiens comme particulièrement favorable à la défense.

Il insiste sur les règles exigeantes entourant la preuve et sur le doute raisonnable, au terme d’un procès où l’État n’a justement jamais réussi à apporter la pièce matérielle capable de fermer toutes les autres hypothèses.

Il serait excessif d’affirmer que les juges ont « fait acquitter » Lizzie.

Mais les décisions prises au cours du procès ont incontestablement affaibli le dossier présenté aux jurés : exclusion de son témoignage à l’inquest, exclusion de l’épisode du poison et instructions finales qui rappellent combien le seuil d’une condamnation pour meurtre est élevé.

Le procureur conserve un faisceau de circonstances.

La défense possède le doute.

Dans un procès criminel, c’est souvent suffisant.

Pourquoi le jury n’a-t-il mis qu’environ 90 minutes ?

Le 20 juin 1893, les jurés se retirent.

Environ une heure et demie plus tard, ils reviennent.

Verdict : non coupable.

La rapidité peut surprendre aujourd’hui, compte tenu de la quantité de témoignages entendus pendant le procès. Mais elle devient beaucoup plus compréhensible lorsque l’on regarde la question juridique qui leur était posée.

Ils n’avaient pas à déclarer qu’une autre personne avait commis les meurtres.

Ils n’avaient pas à expliquer les contradictions de Lizzie.

Ils n’avaient même pas à décider qu’elle leur paraissait innocente.

Ils devaient simplement déterminer si l’État avait prouvé sa culpabilité au-delà d’un doute raisonnable.

Pour ces douze hommes, la réponse était non.

Les archives de la Library of Congress permettent encore aujourd’hui de suivre la manière dont les journaux américains couvrirent cette conclusion, après des mois durant lesquels le dossier Borden avait été transformé en véritable spectacle national. Explorer les archives de presse du procès Lizzie Borden à la Library of Congress

Son acquittement signifie-t-il que Lizzie Borden était innocente ?

Non.

Et c’est probablement la distinction la plus importante de toute l’affaire.

Un verdict de non-culpabilité signifie que l’accusation n’a pas démontré la culpabilité au niveau de preuve exigé par la justice pénale. Il ne constitue pas une démonstration historique de l’innocence de Lizzie.

Inversement, les éléments suspects qui continuent d’alimenter les documentaires, livres et séries ne permettent pas non plus de transformer rétroactivement une hypothèse en condamnation.

C’est précisément ce que les adaptations modernes ont tendance à brouiller.

La nouvelle saison de Monster consacrée à Lizzie Borden choisit par exemple une interprétation beaucoup plus affirmative de certaines zones d’ombre du dossier. Dernier Rush a déjà détaillé ce que la série Netflix reprend de l’affaire réelle et ce qu’elle romance autour de Lizzie Borden.

L’histoire judiciaire, elle, s’arrête à un constat plus frustrant.

Andrew et Abby Borden ont été assassinés le 4 août 1892.

Lizzie Borden a été jugée pour ces deux meurtres.

Elle a été acquittée.

Et aucune autre personne n’a ensuite été condamnée.

L’accusation n’a finalement jamais réussi à transformer le soupçon en preuve

C’est la véritable réponse à la question.

Lizzie Borden n’a pas été acquittée parce que tous les éléments contre elle avaient disparu ou parce que le tribunal avait établi qu’elle ne pouvait pas être la meurtrière.

Elle a été acquittée parce que l’affaire présentée au jury comportait trop de trous pour permettre une condamnation aussi grave.

Les enquêteurs n’avaient pas trouvé d’arme définitivement reliée au crime.

Ils n’avaient pas retrouvé de vêtements couverts du sang des victimes.

Personne n’avait assisté aux meurtres.

Deux éléments potentiellement très dommageables — ses déclarations à l’inquest et la tentative supposée d’achat d’acide prussique — avaient été écartés.

La robe brûlée pouvait paraître suspecte, mais personne ne pouvait démontrer qu’elle portait du sang.

Et la défense avait réussi à transformer chacune de ces absences en doute raisonnable, tout en bénéficiant du regard très particulier qu’un jury masculin de la fin du XIXe siècle pouvait porter sur une femme blanche, respectable et issue de la bonne société de Nouvelle-Angleterre.

Voilà pourquoi l’affaire continue de fasciner.

Le procès n’a pas vraiment répondu à la question que le public lui posait.

Il n’a pas établi qui avait tué Andrew et Abby Borden.

Il a répondu à une question beaucoup plus étroite : l’État du Massachusetts avait-il suffisamment prouvé que leur meurtrière était Lizzie ?

En juin 1893, le jury a estimé que non.

Plus de 130 ans après, c’est toujours la seule réponse judiciaire définitive de l’affaire.

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