Deux saisons, 18 épisodes et une réputation critique qui n’a cessé de progresser : Patriot possède tous les ingrédients de la série culte passée sous le radar. Portée par Michael Dorman, cette création de Steven Conrad transforme une mission d’espionnage internationale en comédie noire mélancolique, entre opérations désastreuses, dépression et chansons folk beaucoup trop révélatrices. Prime Video n’a jamais commandé de saison 3, mais la série reste disponible sur la plateforme.
Il faut toutefois se méfier de son titre particulièrement générique. Patriot ne ressemble ni à Jack Ryan ni à un thriller d’action conventionnel. Son héros ne sauve pas le monde en enchaînant les fusillades spectaculaires : il essaie surtout de terminer une mission devenue incontrôlable alors que son état mental se dégrade et que son travail de couverture lui prend un temps considérable.
Patriot transforme l’espionnage en cauchemar administratif
John Tavner est un agent de renseignement américain chargé d’empêcher l’Iran de développer son programme nucléaire. Pour faire parvenir une importante somme d’argent à un candidat considéré comme favorable aux intérêts des États-Unis, il doit adopter une couverture non officielle.
John devient alors John Lakeman, employé d’une entreprise de tuyauterie industrielle installée dans le Midwest. Cette société entretient des relations commerciales avec le Luxembourg, où il doit effectuer le transfert.
Présentée ainsi, la mission semble presque simple. Elle se transforme pourtant rapidement en catastrophe. John doit obtenir un poste pour lequel il n’est pas qualifié, supporter un supérieur particulièrement exigeant et accomplir des tâches professionnelles incompréhensibles pendant que chaque erreur commise sur le terrain entraîne une nouvelle complication.
La présentation officielle de Prime Video insiste elle-même sur ce mélange entre stress post-traumatique, incompétence gouvernementale et contraintes du travail quotidien. Dans Patriot, préparer une opération clandestine peut paraître moins difficile que participer à une réunion consacrée à la tuyauterie.
Michael Dorman incarne un espion au bord de l’effondrement
John Tavner n’est pas construit comme un agent invincible. Dès le début de la série, le personnage est épuisé, dépressif et encore profondément marqué par une précédente mission. Il continue pourtant d’accepter les ordres transmis par son père Tom, responsable du renseignement interprété par Terry O’Quinn.
Michael Dorman adopte un jeu très retenu. Son visage reste souvent impassible alors que la situation autour de lui devient de plus en plus absurde. Ce contraste permet à la série de passer d’un moment violent à une scène franchement comique sans modifier artificiellement son ton.
La relation entre John et son père constitue progressivement le véritable cœur du récit. Derrière la mission internationale, Patriot raconte l’histoire d’un homme qui se détruit pour ne pas décevoir celui qui l’envoie sur le terrain. Tom présente chaque nouvelle étape comme le dernier effort nécessaire, même lorsque son fils ne semble plus capable de continuer.
Cette dimension familiale évite à la série de devenir une simple parodie du monde de l’espionnage. Les échecs peuvent être très drôles, mais leurs conséquences physiques et psychologiques ne sont jamais totalement effacées.
Les chansons folk remplacent les rapports de mission
L’idée la plus singulière de Patriot concerne probablement la musique. Pour supporter ce qu’il traverse, John interprète des chansons folk dans lesquelles il raconte ses opérations avec une précision inquiétante.
Ses textes évoquent les personnes qu’il doit surveiller, les crimes commis, les itinéraires suivis et les problèmes qu’il cherche à résoudre. Ces morceaux fonctionnent à la fois comme des confessions, des résumés de l’intrigue et une faille potentiellement catastrophique dans son travail d’agent secret.
La musique donne directement accès à ce que John ne parvient pas à exprimer dans ses conversations. Devant ses proches et ses collègues, il affirme régulièrement que tout va « plutôt bien ». Ses chansons racontent exactement l’inverse.
Steven Conrad, créateur et principal réalisateur de la série, a également participé à l’écriture de cette bande originale. Les séquences musicales ne donnent donc pas l’impression d’avoir été ajoutées pour rendre la série artificiellement originale : elles font pleinement partie de sa narration.
Un humour très particulier qui ne plaira pas à tout le monde
Patriot prend son temps. Les dialogues sont volontairement répétitifs, les personnages peuvent discuter longuement d’un détail technique et certaines situations absurdes sont filmées avec le plus grand sérieux.
Cette lenteur constitue autant sa force que son principal obstacle. La série demande quelques épisodes avant que son rythme, son vocabulaire et sa galerie de personnages ne deviennent familiers. Ceux qui attendent une mission différente chaque semaine ou une succession de scènes d’action risquent de rester à distance.
En revanche, les amateurs de comédies noires comme Fargo ou des récits d’espionnage désenchantés peuvent y trouver une proposition particulièrement différente. L’humour ne vient pas de personnages cherchant constamment à faire rire, mais de la manière dont des professionnels supposément compétents aggravent méthodiquement une situation déjà désespérée.
Autour de Michael Dorman, la distribution participe pleinement à cet équilibre. Kurtwood Smith incarne Leslie Claret, son supérieur dans l’entreprise de tuyauterie, tandis que Michael Chernus joue son frère Edward. Aliette Opheim interprète Agathe Albans, une enquêtrice luxembourgeoise dont le travail menace progressivement toute l’opération. Debra Winger rejoint également la distribution lors de la deuxième saison.
Une saison 2 encore mieux accueillie que la première
La première saison de Patriot affiche actuellement 83 % d’avis critiques positifs, sur la base de 29 critiques recensées par Rotten Tomatoes. Un accueil déjà solide, malgré quelques réserves concernant son rythme et ses choix les plus étranges.
La deuxième saison atteint de son côté 100 % d’avis positifs, avec 11 critiques prises en compte. Ce score doit donc être relativisé par le nombre limité de publications recensées, mais il confirme que la série avait trouvé un équilibre plus convaincant au moment où son avenir s’est arrêté.
L’intégralité des huit épisodes de la saison 2 a été mise en ligne le 9 novembre 2018. Le 27 juillet 2019, Albert Cheng, alors codirecteur de la télévision chez Amazon Studios, a déclaré que la plateforme ne préparait pas de nouvelle saison. Aucune raison détaillée n’a été communiquée publiquement.
Peut-on regarder Patriot malgré l’absence de saison 3 ?
L’annulation laisse certaines possibilités narratives ouvertes, mais Patriot ne s’interrompt pas au milieu d’une scène ou sur un cliffhanger totalement artificiel. Le dernier épisode de la saison 2 offre une véritable étape émotionnelle dans le parcours de John et peut fonctionner comme une fin imparfaite.
Une troisième saison aurait permis de développer les conséquences de la mission et plusieurs relations encore inachevées. Son absence reste frustrante, mais elle ne rend pas les 18 épisodes inutiles.
Ce format relativement court joue même aujourd’hui en faveur de la série. Patriot peut être découverte sans devoir s’engager dans un récit de six ou sept saisons. Elle raconte suffisamment pour laisser une impression durable et s’arrête avant que son mélange d’espionnage, de comédie noire et de mélancolie ne devienne une formule.
Prime Video possède désormais des franchises d’espionnage beaucoup plus visibles. Aucune ne ressemble pourtant vraiment à cet étrange récit dans lequel un agent épuisé traverse l’Europe avec une mission impossible, une guitare et une connaissance beaucoup trop précise de la tuyauterie industrielle.