Netflix ne compte visiblement pas présenter Possible Love comme un film isolé. Alors que le nouveau long métrage de Lee Chang-dong vient de remporter le Lion d’argent – Grand Prix du jury à la Mostra de Venise, la plateforme prépare désormais un déploiement international des six précédents films réalisés par le cinéaste sud-coréen : Green Fish, Peppermint Candy, Oasis, Secret Sunshine, Poetry et Burning. (Variety)
L’opération est plus intéressante qu’un simple ajout de catalogue. Avant Possible Love, Lee Chang-dong n’avait réalisé que six longs métrages en près de trente ans. Netflix est donc en train de remettre en circulation l’intégralité de sa filmographie de réalisateur antérieure à son nouveau film, au moment précis où celui-ci entre dans la course aux récompenses.
Et pour le public français, l’enjeu est réel. Plusieurs de ces œuvres sont aujourd’hui difficiles à retrouver en streaming, certaines n’ayant même jamais bénéficié de la même exposition en France que Burning ou Poetry. Le déploiement ne semble cependant pas devoir être identique dans tous les pays : Netflix n’a pas encore publié de calendrier français détaillé, film par film, et les droits actuels diffèrent fortement d’un titre à l’autre.
Autrement dit : les six films arrivent dans l’écosystème Netflix à l’international, mais il serait prématuré d’annoncer qu’ils seront tous disponibles en France le même jour.
Netflix prépare en réalité une rétrospective complète de Lee Chang-dong
La filmographie du réalisateur a une particularité assez rare : elle peut presque tenir sur une seule étagère.
Lee Chang-dong a commencé avec Green Fish en 1997, puis réalisé Peppermint Candy en 1999, Oasis en 2002, Secret Sunshine en 2007, Poetry en 2010 et enfin Burning en 2018.
Possible Love, qui sortira sur Netflix le 6 novembre 2026, n’est donc que son septième long métrage comme réalisateur. (About Netflix)
Cette rareté donne une autre dimension à l’opération catalogue.
Chez un cinéaste ayant réalisé vingt ou trente films, récupérer six titres permettrait d’en proposer une sélection. Chez Lee Chang-dong, six titres représentent toute son œuvre de fiction longue avant son retour de 2026.
Et cette filmographie raconte presque à elle seule son ascension dans les grands festivals internationaux.
Green Fish : le film par lequel tout a commencé
Sorti en 1997, Green Fish est son premier long métrage.
Le film suit Mak-dong, un jeune homme revenant de son service militaire dans un environnement qu’il reconnaît à peine. Son ancienne région rurale est en pleine transformation sous l’effet de l’urbanisation, et une rencontre va progressivement l’entraîner vers le milieu criminel de Séoul.
Dès ce premier film, Lee Chang-dong travaille donc une idée que l’on retrouvera constamment dans son cinéma : des individus ordinaires pris dans des transformations sociales beaucoup plus grandes qu’eux.
Le Korean Film Council souligne justement la manière dont Green Fish utilise les codes du film criminel pour observer la modernisation extrêmement rapide de la Corée du Sud et le sentiment de déclassement de son personnage principal. (Korean Film Archive)
Pour les spectateurs français, c’est peut-être le titre le plus intéressant de cette rétrospective.
Lorsqu’il évoquait l’œuvre de Lee Chang-dong en 2022, le réalisateur français Alain Mazars décrivait encore Green Fish comme inédit en France. (french.korea.net)
Un accès plus large sur Netflix ne serait donc pas simplement le retour d’un classique déjà vu partout.
Pour une partie du public, ce serait véritablement une découverte.
Peppermint Candy : vingt ans d’histoire coréenne racontés à l’envers
Deux ans plus tard, Lee Chang-dong réalise Peppermint Candy.
Le film commence avec un homme au bord du suicide avant de remonter progressivement le temps. Sept périodes de sa vie permettent de comprendre comment un jeune homme sensible est devenu celui que l’on découvre au début.
Mais son histoire personnelle est indissociable de celle de la Corée du Sud.
Lee fait traverser à son personnage plusieurs bouleversements politiques et sociaux du pays, notamment les années de dictature et de répression. La construction inversée permet ainsi de remonter non seulement vers l’origine d’une tragédie individuelle, mais vers les blessures historiques qui l’ont façonnée.
Le film sera sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2000, première étape importante de la longue relation de Lee avec les grands festivals européens. (Festival de Cannes)
Il possède aussi un lien direct avec Possible Love : Sul Kyung-gu, son acteur principal, retrouve Lee Chang-dong dans le nouveau film Netflix vingt-sept ans plus tard.
Oasis : le film qui a consacré Lee Chang-dong à Venise
Avec Oasis en 2002, sa reconnaissance devient internationale.
Le film réunit à nouveau Sul Kyung-gu, cette fois dans le rôle de Jong-du, un homme tout juste sorti de prison, et Moon So-ri, qui interprète Gong-ju, une jeune femme atteinte de paralysie cérébrale.
Lee filme une relation amoureuse entre deux individus constamment réduits par leur entourage à leur handicap, leur marginalité ou leurs erreurs.
À Venise, le film remporte notamment le Lion d’argent du meilleur réalisateur pour Lee Chang-dong, tandis que Moon So-ri reçoit le prix Marcello Mastroianni du meilleur jeune espoir. (Yonhap News)
Ce détail résonne particulièrement en 2026.
Vingt-quatre ans après Oasis, Lee est revenu à la Mostra avec Possible Love et en est reparti avec un autre Lion d’argent, cette fois le Grand Prix du jury, deuxième récompense de la compétition derrière le Lion d’or. (La Biennale di Venezia)
Netflix remet donc Oasis en circulation précisément au moment où la carrière vénitienne du réalisateur vient de boucler une sorte de cercle.
Secret Sunshine : le rôle qui a changé la carrière de Jeon Do-yeon
Après avoir occupé les fonctions de ministre sud-coréen de la Culture et du Tourisme, Lee Chang-dong retourne au cinéma avec Secret Sunshine.
Le film suit Shin-ae, une veuve qui s’installe avec son fils à Miryang, la ville natale de son défunt mari. Une nouvelle tragédie la pousse à chercher du réconfort dans la religion, avant que Lee ne transforme progressivement cette quête en interrogation beaucoup plus douloureuse sur la foi, le pardon et la possibilité même de pardonner.
À Cannes en 2007, Jeon Do-yeon remporte le prix d’interprétation féminine pour le rôle. (Festival de Cannes)
Et là encore, la présence de ce film dans l’opération Netflix n’est pas uniquement patrimoniale.
Possible Love réunit Lee Chang-dong et Jeon Do-yeon pour la première fois depuis Secret Sunshine. Près de vingt ans séparent les deux collaborations. (About Netflix)
Revoir Secret Sunshine avant le nouveau film permettra donc aussi de mesurer l’évolution d’une relation artistique particulièrement importante dans la carrière des deux artistes.
Poetry : son cinéma dans sa forme la plus épurée
En 2010 arrive Poetry.
Mija, une femme âgée qui commence à perdre la mémoire, s’inscrit à un atelier d’écriture et tente de composer son premier poème. Dans le même temps, elle découvre que son petit-fils est impliqué dans une affaire particulièrement grave.
Le film confronte alors deux mouvements contraires : chercher la beauté dans le monde et être obligé d’en regarder la violence en face.
À Cannes, Lee Chang-dong remporte le Prix du scénario. (Festival de Cannes)
Le réalisateur expliquait à l’époque que la question posée par Poetry dépassait la littérature : que signifie écrire un poème lorsque la poésie semble perdre sa place ? Et, par extension, que signifie encore réaliser un film lorsque le cinéma lui-même paraît menacé ? (Festival de Cannes)
Une interrogation qui paraît presque prémonitoire aujourd’hui, alors que son film suivant sera séparé du prochain par deux intervalles de huit ans.
En France, Poetry est actuellement disponible principalement en location ou achat numérique, mais pas dans une offre de streaming par abonnement référencée par JustWatch lors de notre vérification. (JustWatch)
Son arrivée sur Netflix constituerait donc un vrai changement d’accessibilité.
Burning : le film qui a fait exploser sa notoriété internationale
Il faudra attendre huit ans pour que Lee réalise son sixième film.
Burning adapte librement la nouvelle Les Granges brûlées de Haruki Murakami et réunit Yoo Ah-in, Steven Yeun et Jeon Jong-seo autour d’un triangle qui se transforme progressivement en mystère.
Jong-su retrouve Hae-mi, une ancienne connaissance, avant de rencontrer Ben, un jeune homme riche et difficile à cerner. Lorsque Hae-mi disparaît, les certitudes du personnage — et celles du spectateur — commencent à s’effondrer.
Présenté en compétition à Cannes en 2018, le film obtient le prix FIPRESCI de la critique internationale et devient surtout le premier film sud-coréen à atteindre la shortlist de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. L’Academy le faisait figurer parmi les neuf films retenus en décembre 2018. (Oscars)
Il ne sera finalement pas nommé.
Un an plus tard, Parasite allait transformer radicalement l’histoire de la Corée du Sud aux Oscars.
Aujourd’hui, Burning reste probablement le film de Lee Chang-dong le plus identifié auprès du public international. Mais il n’est actuellement pas disponible sur Netflix France : JustWatch le référence en abonnement chez Molotov TV et Shadowz, ainsi qu’en location et achat sur plusieurs services. (JustWatch)
Cela rend particulièrement intéressante la question de son inclusion dans le futur déploiement français de Netflix.
Attention : les six films ne sont pas encore confirmés simultanément sur Netflix France
C’est le point sur lequel il faut être précis.
L’information publiée par Variety concerne un déploiement mondial de la filmographie de Lee Chang-dong, mais les droits de films de catalogue restent généralement négociés territoire par territoire. (Variety)
Au 14 septembre 2026, Netflix France n’a pas publié de calendrier officiel réunissant les six longs métrages avec leurs dates d’arrivée respectives.
Et la situation actuelle montre bien pourquoi il faut attendre.
Burning est encore proposé ailleurs en abonnement en France. Poetry n’est référencé qu’en VOD transactionnelle. Pour Green Fish et Secret Sunshine, certains agrégateurs signalent déjà une présence Netflix, tandis que les propres pages françaises de Netflix peuvent encore afficher les titres comme indisponibles selon la vérification effectuée. (JustWatch)
Nous ne présenterons donc pas les six films comme déjà disponibles en France tant que Netflix n’aura pas clarifié leur déploiement local.
En revanche, Possible Love est bien confirmé chez nous : Netflix annonce une mise en ligne mondiale le 6 novembre, et la fiche française du film est déjà active. (About Netflix)
Pourquoi Netflix fait-il cela maintenant ?
La réponse paraît assez évidente lorsque l’on regarde le calendrier de Possible Love.
Netflix ne prépare pas une sortie classique.
Le film a fait sa première mondiale en compétition à Venise, où il vient de remporter le Lion d’argent – Grand Prix du jury ainsi que le prix FIPRESCI décerné séparément par la critique internationale. (Yonhap News)
Il poursuit ensuite un parcours particulièrement dense dans les festivals, avec Toronto, New York, San Sebastián, Zurich et Vancouver. (About Netflix)
La Corée du Sud l’a par ailleurs déjà choisi pour la représenter dans la catégorie du meilleur film international aux Oscars 2027. (Yonhap News)
Enfin, avant son arrivée mondiale sur Netflix le 6 novembre, le film bénéficie d’un véritable parcours en salles : 23 septembre en Corée du Sud, 22 octobre en Australie puis 23 octobre aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Irlande et au Japon. (About Netflix)
Netflix dispose donc de plusieurs semaines pour installer Lee Chang-dong au centre de la conversation cinéphile et de la saison des récompenses.
Remettre ses anciens films en avant durant cette période offre quelque chose qu’une campagne publicitaire traditionnelle ne peut pas réellement reproduire : permettre au public de comprendre pourquoi la sortie d’un nouveau Lee Chang-dong est considérée comme un événement.
Possible Love dialogue directement avec ses anciens films
La stratégie est encore plus cohérente lorsque l’on regarde qui participe au nouveau projet.
Jeon Do-yeon retrouve le réalisateur après Secret Sunshine.
Sul Kyung-gu revient après Peppermint Candy et Oasis.
La scénariste Oh Jung-mi, qui avait déjà coécrit Burning, retrouve elle aussi Lee Chang-dong.
Et Pinehouse Film, société déjà impliquée dans Burning, participe à la production. (About Netflix)
Le nouveau film raconte deux couples issus de milieux sociaux très différents : un travailleur licencié et son épouse croisent une documentariste et son mari fortuné. Leur rapprochement fait progressivement surgir différences de classe, désirs et frustrations enfouies. (About Netflix)
Difficile de ne pas y retrouver plusieurs lignes qui traversent toute la filmographie du réalisateur : déclassement dans Green Fish, poids de l’histoire sociale dans Peppermint Candy, marginalité dans Oasis, douleur et morale dans Secret Sunshine et Poetry, fracture de classe dans Burning.
Lee lui-même explique que Possible Love trouve une partie de son origine dans une vague de licenciements et la violente répression d’une grève en Corée du Sud en 2009. Il avait d’abord abandonné son projet de fiction, estimant qu’un documentaire avait déjà raconté cette souffrance avec suffisamment de justesse, avant de revenir au scénario des années plus tard. (Reuters)
La rétrospective Netflix peut ainsi fonctionner comme beaucoup plus qu’un produit d’appel.
Elle permet de voir comment un même cinéaste observe depuis trente ans la façon dont la société transforme les individus, puis la manière dont ces individus tentent malgré tout d’aimer, de pardonner ou simplement de continuer à vivre.
Par quel film de Lee Chang-dong commencer ?
Pour quelqu’un qui découvrirait son cinéma grâce à Netflix, il n’existe pas forcément un seul bon ordre.
Burning est probablement la porte d’entrée la plus accessible pour les amateurs de thriller et de mystère.
Secret Sunshine est incontournable pour découvrir Jeon Do-yeon avant ses retrouvailles avec Lee dans Possible Love.
Peppermint Candy permet de comprendre le plus directement la relation entre les drames personnels du réalisateur et l’histoire récente de la Corée.
Poetry représente peut-être son cinéma dans sa forme la plus délicate et moralement vertigineuse.
Et les curieux qui veulent réellement voir son évolution peuvent simplement commencer par Green Fish et suivre les six films dans leur ordre de sortie.
Pour une fois, regarder « toute la filmographie » d’un grand cinéaste ne demande d’ailleurs pas des semaines.
Six films suffisent.
C’est aussi ce qui rend l’initiative de Netflix inhabituelle : au lieu de mettre seulement Burning en avant pour préparer Possible Love, la plateforme semble avoir choisi de transformer l’arrivée de son nouveau film en véritable porte d’entrée vers près de trente ans de cinéma.
Il reste maintenant à connaître le dernier élément important pour le public français : quels titres Netflix France pourra effectivement réunir, et à quelles dates.
Possible Love, lui, a déjà son rendez-vous : le 6 novembre 2026.
Et après son Grand Prix du jury à Venise, Netflix ne vend plus seulement le retour de Lee Chang-dong après huit ans d’absence.
La plateforme commence à vendre toute son histoire.