Plus de vingt-cinq ans après ses débuts en arcade, Crazy Taxi s’apprête enfin à passer au cinéma. Netflix et Sega développent une adaptation de la célèbre licence, alors qu’un tout nouveau jeu, Crazy Taxi: World Tour, arrivera en 2027. Le timing n’a rien d’un hasard : derrière ce film se dessine surtout la stratégie de Sega pour transformer ses anciennes gloires vidéoludiques en véritables franchises multimédias.
Les taxis jaunes de Sega vont quitter la console pour Netflix.
Ce 14 septembre, Netflix et Sega ont annoncé le développement d’un film adapté de Crazy Taxi dans le cadre de leur nouvelle collaboration autour de plusieurs licences de l’éditeur japonais. Le projet est présenté comme une comédie, un choix plutôt logique pour une série qui a toujours préféré les courses absurdes, les passagers hystériques et les cascades impossibles au réalisme automobile.
Pour le moment, Netflix n’a communiqué ni casting, ni réalisateur, ni date de tournage ou de sortie. Plus important encore, il ne faut pas aller trop vite sur un autre point : aucune information officielle disponible ne permet pour l’instant de présenter le projet comme un film en prises de vues réelles.
Il faudra donc attendre pour savoir exactement à quoi ressemblera ce Crazy Taxi version Netflix.
Mais l’annonce devient beaucoup plus intéressante lorsqu’on regarde ce qui se passe actuellement du côté de Sega.
Crazy Taxi revient justement avec un nouveau jeu en 2027
Le film n’arrive pas au milieu d’une période creuse pour la licence.
Sega a officiellement relancé Crazy Taxi en juin dernier avec Crazy Taxi: World Tour, un nouvel épisode prévu en 2027 sur PlayStation 5, Xbox Series X|S, PC et Nintendo Switch 2. Il s’agit d’un véritable nouveau jeu et non d'un simple remake.
Le créateur original Kenji Kanno est revenu sur le projet, qui conserve le principe historique de la série — récupérer des passagers et les déposer le plus vite possible en multipliant les conduites dangereuses — tout en l'étendant considérablement.
Cette fois, Axel doit parcourir plusieurs villes à travers le monde dans une véritable campagne scénarisée. World Tour introduira également le premier mode multijoueur en ligne de la série, en plus d'un mode classique destiné à retrouver une expérience plus proche des anciens jeux.
La coïncidence du calendrier est d'ailleurs assez remarquable : Sega organisait justement du 12 au 14 septembre 2026 un test réseau fermé consacré au multijoueur de World Tour. Le test proposait notamment des courses entre six chauffeurs et un mode opposant taxis et policiers. L'annonce du film intervient donc au moment même où la licence recommence concrètement à faire parler d'elle auprès des joueurs.
Netflix ne récupère pas une propriété oubliée que Sega aurait décidé de vendre séparément : Crazy Taxi est en train d'être réactivé simultanément dans le jeu vidéo et à l'écran.
Sega applique à Crazy Taxi ce qui a fonctionné avec Sonic
C'est probablement le véritable sujet derrière l'annonce.
Depuis plusieurs années, Sega parle ouvertement de « stratégie transmedia » : partir du jeu vidéo, puis étendre une licence vers le cinéma, les séries, les produits dérivés, les collaborations ou les expériences physiques afin de toucher un public beaucoup plus large.
Dans son rapport intégré, Sega Sammy explique précisément vouloir reproduire au-delà de Sonic une stratégie qui consiste à développer les propriétés intellectuelles sur plusieurs médias afin d'augmenter simultanément leur audience et leur valeur.
Et Crazy Taxi faisait déjà partie des candidats évidents.
Dès 2023, lorsque Sega avait annoncé le retour de plusieurs de ses anciennes franchises, son président Shuji Utsumi citait directement le succès de Sonic the Hedgehog comme modèle. L'objectif déclaré était de ressortir du catalogue des licences comme Crazy Taxi, Jet Set Radio, Shinobi, Golden Axe ou Streets of Rage et de les présenter à une nouvelle génération.
L'entreprise est même allée plus loin dans ses présentations aux investisseurs : ses dirigeants ont explicitement expliqué qu'ils envisageaient d'associer ces anciennes licences au transmedia.
Le film Netflix donne aujourd'hui une traduction très concrète à cette stratégie.
Le véritable défi : inventer une histoire là où le jeu en avait à peine une
Adapter Crazy Taxi présente toutefois un problème assez différent de celui de Sonic.
Le concept original tient presque en une phrase.
Sorti en arcade en 1999, le jeu demande de conduire à toute vitesse dans une ville inspirée de San Francisco, de récupérer des clients puis de les déposer à destination avant la fin du chronomètre. Sauts, dérapages et prises de risques augmentent les pourboires. À cela s'ajoutait une identité musicale devenue indissociable de la série, notamment grâce à The Offspring et Bad Religion. Sega présente encore aujourd'hui ce mélange de conduite arcade, de ville ouverte et de rock comme l'ADN de la franchise.
Mais contrairement à Sonic, il n'existe pas derrière Crazy Taxi des décennies de scénarios, de méchants iconiques ou de mythologie à adapter.
C'est précisément pourquoi l'annonce d'une comédie est intéressante.
Le cinéma peut difficilement reproduire pendant deux heures le principe du jeu à l'identique. Il faudra transformer cette mécanique en récit : créer des personnages, donner un enjeu aux courses et probablement utiliser les différents passagers comme moteur de situations comiques.
Sega se heurte en réalité à une question vieille de vingt-cinq ans.
Un film Crazy Taxi avait déjà été tenté il y a plus de vingt ans
Ce que Netflix prépare aujourd'hui n'est en effet pas la première tentative d'adapter Crazy Taxi.
Dès 2001, alors que la version Dreamcast était encore récente, un projet de film avait été lancé avec Richard Donner, réalisateur de Superman et de la saga L'Arme fatale, associé à l'adaptation.
À l'époque, Sega imaginait déjà un film rapide, spectaculaire et construit autour d'un ensemble de personnages. Jane Thompson, alors responsable des licences chez Sega of America, expliquait que l'équipe voyait dans le concept suffisamment d'humour et d'énergie pour en tirer un véritable film événement.
Le projet n'a finalement jamais abouti.
Treize ans plus tard, Kenji Kanno confirmait lui-même que cette première adaptation était « tombée aux oubliettes ».
Ce précédent donne presque un intérêt supplémentaire au projet Netflix : Crazy Taxi aura attendu environ un quart de siècle avant d'obtenir une nouvelle chance sérieuse au cinéma.
Et cette fois, la situation est très différente.
Sega dispose désormais de l'expérience accumulée avec Sonic, d'une structure consacrée au développement transmedia et surtout d'un nouveau jeu conçu pour redonner une visibilité mondiale à la licence.
World Tour commence lui-même à donner une histoire à l'univers
Il existe même une différence importante entre la franchise que Richard Donner voulait adapter en 2001 et celle que Netflix récupère aujourd'hui.
Crazy Taxi: World Tour va développer beaucoup plus fortement les personnages et le monde de la série.
Kenji Kanno explique que l'un des objectifs majeurs du nouveau jeu est précisément de transformer l'expérience arcade d'origine en un univers plus construit. Le mode campagne suivra Axel dans plusieurs villes alors qu'il poursuit des individus masqués ayant dérobé son taxi.
Cela ne signifie évidemment pas que Netflix adaptera cette intrigue : aucun lien narratif entre le film et World Tour n'a été annoncé.
Mais pour la première fois, Sega travaille au même moment sur une version vidéoludique beaucoup plus narrative de Crazy Taxi et sur une adaptation destinée au grand public.
La marque n'est donc plus simplement ressuscitée pour exploiter la nostalgie de la Dreamcast. Elle est reconstruite pour pouvoir exister sur plusieurs supports.
Netflix et Sega ne misent d'ailleurs pas uniquement sur Crazy Taxi
Le film fait partie d'un partenariat plus large entre les deux entreprises.
Netflix prépare également avec Sega une nouvelle série animée Sonic the Hedgehog, distincte de Sonic Prime, ainsi qu'une adaptation de Stranger Than Heaven.
La logique devient alors particulièrement claire : Netflix apporte sa puissance mondiale de diffusion tandis que Sega fournit un catalogue de licences très différentes pouvant être transformées en films ou en séries.
Et Crazy Taxi constitue peut-être le test le plus curieux de tous.
Contrairement à Sonic, la franchise ne peut pas compter sur une mythologie immédiatement exploitable. Son identité repose davantage sur une sensation : la vitesse, le chaos, l'humour, les chauffeurs excentriques, une ville traversée n'importe comment et une bande-son punk qui pousse à accélérer.
C'est exactement ce que Netflix devra réussir à traduire.
Car adapter Crazy Taxi n'est finalement pas très compliqué à expliquer. Faire en sorte qu'un film ressemble réellement à Crazy Taxi, sans se réduire à une comédie automobile générique, sera beaucoup plus difficile.