Bassam Tariq ne réalisera jamais le Blade qu’il avait commencé à préparer pour Marvel Studios avec Mahershala Ali. Mais quatre ans après son départ, le cinéaste parle désormais beaucoup plus librement de cette version abandonnée. Son film devait notamment se dérouler en partie dans les années 1920, sa préproduction était déjà suffisamment avancée pour mobiliser des costumes d’époque et son expérience auprès de Kevin Feige a profondément modifié sa manière de concevoir un film destiné au grand public.
Une partie de cet héritage se retrouve aujourd’hui dans Your Mother Your Mother Your Mother, le nouveau thriller d’action de Tariq avec… Mahershala Ali. Présenté au Festival de Toronto en septembre 2026, le long-métrage permet finalement au réalisateur et à l’acteur de terminer ensemble une collaboration commencée chez Marvel mais jamais arrivée devant les caméras.
Le Blade de Bassam Tariq devait se dérouler en partie dans les années 1920
C’est l’une des principales confirmations apportées par Bassam Tariq.
Dans un long entretien accordé à TheWrap, le cinéaste confirme que sa version de Blade se déroulait au moins partiellement dans les années 1920.
Cette idée circulait depuis plusieurs années sans avoir été directement validée par le réalisateur.
Tariq avait passé environ un an et demi sur le projet. La préparation avait suffisamment progressé pour qu’il déménage avec sa famille à Atlanta, où Marvel Studios tournait encore une grande partie de ses productions à l’époque.
Le film devait être porté par Mahershala Ali, officiellement présenté par Marvel comme le nouveau Blade dès 2019.
L’acteur avait même déjà brièvement intégré le MCU sans apparaître à l’image : sa voix était entendue dans la scène post-générique d’Eternals, sorti en 2021.
Mais la version de Tariq n’atteindra jamais le tournage.
Les costumes de Blade ont en partie survécu dans Sinners
La préproduction était pourtant loin d’être théorique.
Ruth E. Carter, costumière oscarisée de Black Panther, travaillait déjà sur les vêtements de cette version située en partie dans le passé.
Après l’abandon de ce Blade, certains de ces costumes ont connu une deuxième vie assez inattendue.
Tariq affirme que Carter a emporté plusieurs pièces préparées pour Marvel lorsqu’elle est ensuite partie travailler sur Sinners, le film de vampires de Ryan Coogler.
Ruth E. Carter avait elle-même confirmé avoir récupéré du matériel issu de son travail sur Blade pour la production de Sinners.
L'ironie est particulièrement forte.
Marvel préparait un film de vampires en partie historique avec Mahershala Ali. Cette version n'a jamais été tournée, mais une partie du travail effectué sur ses costumes s'est finalement retrouvée dans un autre film de vampires d'époque.
Cela ne signifie évidemment pas que Sinners récupère le scénario, les personnages ou l'esthétique complète du Blade de Tariq. Seulement que certains éléments physiques développés pendant cette longue préproduction n'ont pas été perdus.
Marvel lui a appris à penser davantage au public
Ce que Bassam Tariq a conservé de Marvel n'est cependant pas uniquement matériel.
Le cinéaste vient du documentaire et d'un cinéma beaucoup plus indépendant. Avant Blade, son principal long-métrage de fiction était Mogul Mowgli, réalisé avec Riz Ahmed.
Entrer chez Marvel lui a donc imposé une autre échelle de fabrication.
Tariq explique avoir particulièrement observé Kevin Feige lorsqu'il travaillait avec les différentes équipes créatives.
Ce qui l'a surpris est l'attention permanente portée au spectateur.
Le réalisateur raconte qu'en venant du cinéma d'auteur, il pouvait avoir tendance à considérer que l'audience ne devait pas déterminer ses choix. Chez Marvel, il découvre une philosophie presque inverse : quelqu'un donne plusieurs heures de sa vie pour regarder un film, et il faut donc respecter ce temps en lui donnant de véritables moments de cinéma.
Feige parlait notamment de « cheer moments », ces séquences construites pour provoquer une réaction collective dans une salle.
Tariq reconnaît avoir d'abord été intrigué par cette manière de penser avant d'y voir une vraie leçon.
Pour lui, Marvel a réussi à fidéliser un public extrêmement important parce que le studio réfléchit constamment à ce que ressent celui qui regarde le film.
C'est un principe qu'il souhaite désormais conserver dans sa propre carrière.
Une vision du système Marvel beaucoup plus nuancée qu'un simple conflit créatif
Bassam Tariq ne transforme pas pour autant son expérience en règlement de comptes.
Lorsqu'il décrit son passage dans le studio, il explique que le système était intéressant, mais qu'un réalisateur savait aussi parfaitement qu'une autre autorité pilotait l'ensemble de la machine.
Chez Marvel, un cinéaste ne travaille pas sur un objet totalement indépendant.
Il intervient dans un univers partagé, au milieu de producteurs, de personnages susceptibles d'être utilisés ailleurs et d'un calendrier beaucoup plus vaste que son seul long-métrage.
Tariq ne présente pas nécessairement cette organisation comme mauvaise. Il la décrit plutôt comme différente de celle à laquelle il était habitué.
Cette distinction est intéressante à mettre en regard avec les déclarations récentes de Destin Daniel Cretton, qui expliquait que Marvel ne lui avait pas imposé Hulk ou Jean Grey dans Spider-Man: Brand New Day, mais que l'utilisation de ces personnages nécessitait tout de même l'accord de Kevin Feige afin de préserver la cohérence du MCU.
Dernier Rush détaillait récemment comment Destin Daniel Cretton décrivait ce fonctionnement autour de Hulk et Jean Grey.
Deux réalisateurs, deux productions très différentes, mais un même principe apparaît : une certaine liberté existe à l'intérieur d'un cadre dont le studio conserve la supervision globale.
Bassam Tariq voulait déjà que l'action ait des conséquences
L'autre héritage essentiel concerne l'action elle-même.
Tariq explique que Mahershala Ali et lui partageaient déjà pendant Blade une même envie : réaliser un vrai film d'action sans transformer les scènes de combat en démonstrations déconnectées de l'histoire.
Le cinéaste utilise une image particulièrement parlante : il ne voulait pas que l'action ressemble à un long solo de guitare.
Chaque affrontement devait modifier quelque chose.
Un personnage devait en sortir différent, une relation devait évoluer ou l'histoire devait progresser.
Cette philosophie est aujourd'hui pleinement visible dans Your Mother Your Mother Your Mother.
Mahershala Ali y incarne Latif, un tueur à gages profondément croyant dont la femme vient de mourir. Désormais seul avec trois enfants, dont un bébé encore nourri au lait maternel, il cherche simultanément à quitter sa vie criminelle et à maintenir sa famille debout.
Le thriller mélange donc paternité, spiritualité et séquences d'action.
Tariq n'a pas repris son Blade. Mais il a conservé une partie des questions qu'il voulait déjà travailler avec Ali.
Mahershala Ali était déjà au centre de la réflexion
La véritable chose que Tariq a rapportée de Blade est peut-être simplement Mahershala Ali.
Les deux hommes ne se connaissaient pas avant que Marvel les réunisse.
Pendant le développement du film, leurs échanges restent très concentrés sur le projet. Tariq explique même qu'il n'osait pas parler à Ali du scénario de Your Mother Your Mother Your Mother, qu'il avait pourtant commencé à écrire avant son arrivée chez Marvel.
Mais leurs discussions autour de Blade révèlent progressivement plusieurs préoccupations communes.
La spiritualité.
La paternité.
La responsabilité morale d'un personnage violent.
Et surtout l'envie de raconter une histoire d'action où les coups portés possèdent un véritable poids émotionnel.
Tariq se souvient notamment d'une phrase d'Ali : l'acteur aime terminer ce qu'il commence.
Ils n'ont pas pu aller au bout de Blade.
Ils ont donc finalement terminé autre chose ensemble.
Your Mother Your Mother Your Mother n'est pourtant pas un Blade recyclé
La proximité entre les deux projets peut facilement conduire à un mauvais raccourci.
Your Mother Your Mother Your Mother n'est pas une transformation du scénario abandonné de Blade.
Bassam Tariq avait commencé à écrire cette histoire pendant la pandémie, avant même d'être engagé par Marvel. L'origine du film remonte en réalité à une expérience personnelle encore plus ancienne.
En 2014, après la naissance de leur fils, son épouse avait développé une grave infection et avait dû être hospitalisée.
Leur bébé ne buvait que du lait maternel.
Tariq s'était retrouvé à parcourir New York à la recherche de lait pour pouvoir nourrir son fils, pendant que son épouse était malade.
Cette sensation d'impuissance devient des années plus tard le cœur de son scénario.
Dans le film, Latif doit lui aussi trouver du lait maternel après la disparition de son épouse, tout en essayant de protéger ses enfants d'un monde criminel dont il cherche à sortir.
Marvel n'est donc pas à l'origine de cette histoire.
Mais l'expérience de Blade a influencé la manière dont Tariq a appris à mettre en scène son ambition, à construire son action et à penser son rapport au public.
Atlanta est également devenue un héritage de Blade
Même le lieu de tournage relie les deux films.
Tariq avait installé sa famille à Atlanta pendant la préparation de Blade.
Cette période lui laisse un souvenir suffisamment fort pour qu'il souhaite y revenir lorsqu'il commence à concrétiser son film personnel.
Le réalisateur raconte notamment avoir découvert une importante communauté musulmane noire qui avait accueilli sa famille pendant cette année passée dans la ville.
Lorsque la possibilité de tourner Your Mother Your Mother Your Mother à Atlanta se présente, Tariq veut immédiatement y retourner.
Mahershala Ali soutient lui aussi cette décision.
Le décor du film devient ainsi l'un des héritages les plus directs d'une production Marvel qui n'a pourtant jamais démarré.
Blade avait déjà énormément avancé avant le départ de Tariq
Bassam Tariq avait officiellement rejoint Blade en 2021.
Son départ est annoncé en septembre 2022, peu avant le début du tournage alors prévu.
Marvel Studios expliquait alors que les changements successifs de calendrier rendaient impossible son maintien à la réalisation, tout en indiquant qu'il resterait associé comme producteur exécutif.
La suite est désormais bien connue.
Yann Demange est choisi pour reprendre le projet, avant de quitter lui aussi le film en 2024.
Le scénario passe entre plusieurs auteurs, le calendrier de production est continuellement repoussé et Disney finit par retirer Blade de son planning daté.
Pendant longtemps, Marvel continue pourtant d'assurer que Mahershala Ali reste attaché au rôle.
Cette situation a désormais changé.
Mahershala Ali a officiellement tourné la page
En juillet 2026, Mahershala Ali a fini par répondre sans ambiguïté.
Interrogé par GQ sur la possibilité que Blade finisse encore par se faire avec lui, l'acteur répond : « Pas avec moi. »
Il explique avoir accepté que le projet ne lui appartienne plus et estime que, si Marvel avait réellement voulu concrétiser le film avec lui après autant d'années et avec les moyens dont dispose le studio, il aurait été réalisé.
Ali dit donc avoir tourné la page.
La déclaration est importante parce qu'elle met pratiquement un terme à la version annoncée avec lui à la Comic-Con de 2019.
Marvel peut évidemment réutiliser Blade à l'avenir. Le personnage appartient toujours à son catalogue et rien n'empêche une nouvelle incarnation d'être développée.
Mais au 15 septembre 2026, aucun nouveau Blade, aucun réalisateur et aucune nouvelle date de sortie ne sont officiellement annoncés pour remplacer le projet Ali.
Kevin Feige considère lui-même cet échec comme l'un de ses regrets
Le constat de Mahershala Ali rejoint désormais celui de Kevin Feige.
En juillet 2026, le président de Marvel Studios a reconnu ressentir un véritable échec face à l'impossibilité de lancer ce film avec l'acteur, allant jusqu'à se décrire comme un « gigantic loser and failure » sur ce dossier.
Le commentaire tranche avec la communication beaucoup plus optimiste des années précédentes.
En 2025 encore, Feige assurait que Mahershala Ali restait attaché au projet tout en expliquant que Marvel refusait simplement de lancer la production avant d'avoir trouvé une version suffisamment forte du personnage.
Un an plus tard, l'acteur est parti.
Le film tel qu'il avait été vendu en 2019 ne verra donc vraisemblablement jamais le jour.
Le Blade de Tariq continue pourtant d'exister par petits morceaux
C'est finalement ce qui rend ses nouvelles déclarations intéressantes.
Le film lui-même a disparu, mais son développement a laissé plusieurs traces.
Des costumes ont trouvé une deuxième vie dans Sinners.
Atlanta, où Tariq s'était installé pour Marvel, est devenue le décor de son film suivant.
Mahershala Ali, qu'il avait rencontré grâce à Blade, est devenu la star de ce nouveau projet.
La réflexion sur l'action a survécu : des scènes spectaculaires, mais qui doivent transformer les personnages au lieu de seulement interrompre le récit.
Et enfin, Tariq dit avoir conservé de Kevin Feige une nouvelle attention envers le temps et les attentes du public.
Son passage chez Marvel ne s'est donc pas terminé par le blockbuster qui devait relancer Blade.
Mais il n'a pas non plus totalement disparu.
Quatre ans après avoir quitté le projet, Bassam Tariq peut désormais regarder cette expérience comme une étape qui a contribué à fabriquer le cinéaste qu'il est devenu — et qui lui a finalement permis de terminer avec Mahershala Ali le film qu'ils n'avaient jamais réussi à faire ensemble chez Marvel.