Zack Snyder voulait savoir ce qu’il restait de son cinéma une fois les armées numériques, les super-héros et les planètes de Rebel Moon retirés de l’équation. Depuis dimanche soir, nous avons un premier élément de réponse — et il est loin d’être consensuel.
The Last Photograph a été présenté en première mondiale le 13 septembre au Festival de Toronto, devant l’une des toutes premières audiences à découvrir ce projet que le réalisateur tente de monter depuis près de vingt ans. Quelques heures plus tard, les premières critiques complètes et réactions professionnelles ont commencé à apparaître. (TheWrap)
Il serait encore beaucoup trop tôt pour parler d’un consensus critique : le film n’a connu qu’une poignée de projections et les grands médias n’ont pas tous publié leur texte. Mais une tendance se dessine déjà. La rupture avec le Snyder de Rebel Moon est reconnue presque partout. Le résultat, lui, divise beaucoup plus — et les premiers avis négatifs sont nettement plus nombreux que les éloges.
Le paradoxe est assez fascinant : Snyder a supprimé plusieurs des tics de mise en scène qui lui sont le plus souvent reprochés. Pourtant, certains critiques estiment que le film révèle encore plus directement ses autres excès.
Oui, c’est vraiment un Zack Snyder très différent
Avant même la première, The Last Photograph était vendu comme une remise à zéro.
Snyder a tourné le film sans fond vert et pratiquement entièrement en décors réels, avec une équipe beaucoup plus réduite que sur ses blockbusters. Il assure lui-même la photographie et a travaillé majoritairement caméra à l’épaule. Il n’y avait même pas de traditionnel « video village », cet espace où le réalisateur et les producteurs suivent les prises sur plusieurs moniteurs à distance. (Yahoo Actualités Malaysia)
La production n’a duré que 32 jours, soit, selon Snyder, deux fois moins que son précédent tournage le plus court. Certaines journées atteignaient une quarantaine de configurations de caméra, quand une grosse production comme Justice League pouvait parfois n’en réaliser que quatre. (Yahoo Actualités Malaysia)
Plus étonnant encore pour quelqu’un dont la carrière est presque indissociable des ralentis : le film abandonne également le slow motion comme langage dominant. The Hollywood Reporter, qui a pu découvrir le film avant Toronto, soulignait précisément l’absence des habituels fonds verts et ralentis associés au réalisateur. (Yahoo Actualités Malaysia)
C’est donc une vraie transformation de méthode, pas simplement une campagne marketing.
Et les premières critiques le remarquent.
The HoloFiles décrit ainsi The Last Photograph comme le film le plus intime, réaliste et brutal jamais réalisé par Snyder. Punch Drunk Critics, pourtant très sévère sur le résultat final, arrive à la même conclusion : il s’agit bien de son œuvre la plus petite et la plus ancrée dans le réel. (The HoloFiles)
Pour qui sort directement des deux Rebel Moon, la différence paraît donc difficile à manquer.
Le problème : retirer les ralentis n’a pas retiré les excès
C’est probablement le point le plus intéressant des premiers avis.
Pendant des années, les critiques de Snyder ont souvent résumé ses défauts à des éléments très visibles : ralentis omniprésents, CGI massive, esthétique publicitaire, grandiloquence des scènes d’action.
The Last Photograph retire volontairement une grande partie de ces éléments.
Pourtant, plusieurs critiques retrouvent exactement le même sentiment d’excès ailleurs.
The HoloFiles reproche surtout au film son sérieux absolu. Selon George Bate, Snyder veut tellement faire de son thriller une méditation grave sur la mort, la culpabilité et la rédemption que certaines scènes finissent par provoquer des rires qui ne semblent jamais voulus. La critique estime également que les dialogues cherchent constamment la profondeur au risque de paraître artificiels. (The HoloFiles)
Même son de cloche chez Punch Drunk Critics. Travis Hopson reconnaît de très belles images et une vraie volonté de sortir de la zone de confort du cinéaste, mais considère le film trop long, trop pesant et tellement sérieux qu’il devient parfois comique. (Punch Drunk Critics)
C’est une critique beaucoup plus intéressante que « Zack Snyder fait encore trop de ralentis ».
Parce qu’il n’en fait précisément presque plus.
Ce que ces premiers textes suggèrent, c’est que le maximalisme de Snyder ne venait peut-être pas uniquement de ses effets visuels. Même avec une caméra à l’épaule, une poignée de techniciens et de vrais paysages colombiens, son envie de transformer chaque scène en déclaration tragique resterait intacte.
La violence est également en train de devenir un point de rupture
Snyder n’avait jamais caché que le film serait dur.
Quelques jours avant Toronto, il le décrivait comme un récit sur la mort et la rédemption, citant Sam Peckinpah et The Wild Bunch lorsqu’on l’interrogeait sur son approche de la violence. (Cosmic Book News)
Les premiers spectateurs confirment que The Last Photograph ne retient pratiquement rien.
Le film s’ouvre notamment sur une séquence extrêmement brutale et comporte des images de meurtres, de corps et de nudité qui ont largement alimenté les discussions après la projection. The HoloFiles estime que Snyder utilise parfois cette brutalité comme raccourci pour donner au récit une gravité qu’il ne gagne pas toujours naturellement. (The HoloFiles)
High on Films formule un reproche assez proche : la critique reconnaît au tournage en Colombie et en Islande une matérialité absente des dernières grosses productions du réalisateur, mais estime que sa réflexion sur la violence est étouffée par son goût pour les déclarations extrêmement appuyées et les images conçues pour frapper immédiatement. (High On Films)
Là encore, Snyder a donc changé l’outil sans forcément changer son rapport à l’image.
Il n’y a plus une armée numérique de soldats de l’espace.
Mais lorsqu’il veut montrer la violence, il veut toujours qu’on la ressente très fort.
Pourtant, tout le monde ne rejette pas le film
C’est la raison pour laquelle il faut éviter de transformer les premières heures suivant TIFF en verdict définitif.
Deadline propose une lecture sensiblement plus favorable du film. Sa critique présente The Last Photograph comme un retour sur terre pour Snyder, toujours violent mais étonnamment humain, et retient davantage sa dimension de drame entre deux hommes que les excès dénoncés ailleurs. (Deadline)
Même les textes négatifs identifient certains éléments qui fonctionnent.
Punch Drunk Critics juge notamment que le deuxième acte est beaucoup plus efficace lorsque Snyder cesse de multiplier les grandes conversations existentielles et laisse Ethan et Wallace progresser dans les rues puis la jungle sud-américaine. La violence plus directe et les séquences de traque rappelleraient alors ce que le réalisateur sait particulièrement bien mettre en scène. (Punch Drunk Critics)
The HoloFiles reconnaît lui aussi que cette partie du film retrouve de l’élan avant un troisième acte jugé beaucoup moins convaincant. (The HoloFiles)
Et plusieurs premières réactions sorties de la salle saluent également la photographie, les paysages et l’ambition d’un réalisateur qui aurait pu continuer à fabriquer des productions gigantesques mais a choisi de financer et tourner quelque chose de beaucoup plus risqué. The Hollywood Reporter a rassemblé ces premières impressions après la projection et les décrit comme partagées, même si une grande partie des réactions relayées sont particulièrement dures. (Hollywood Reporter)
On peut donc déjà dire deux choses simultanément :
Snyder a réellement fait un autre film.
Cela ne signifie absolument pas que ceux qui n’aimaient pas son cinéma vont soudainement changer d’avis.
The Last Photograph semble même accentuer la fracture autour de Snyder
C’est presque logique.
Sur un blockbuster comme Rebel Moon, il existe toujours une série d’intermédiaires entre l’idée initiale et l’écran : Netflix, des impératifs commerciaux, des centaines d’artistes VFX, des enjeux de franchise, plusieurs versions du montage.
Ici, beaucoup moins.
Snyder explique lui-même avoir apprécié le fait de ne plus devoir fabriquer un « produit » destiné à préparer une suite, vendre une franchise ou répondre aux besoins d’un grand studio. Le film a été monté de manière indépendante, sans plateforme ou major derrière lui. (Premium Newz)
Deborah Snyder résume elle aussi cette logique : plus leurs films devenaient gros, moins son mari pouvait être physiquement proche de ce qu’il filmait. Sur The Last Photograph, il se retrouvait parfois littéralement dans la même pirogue que son acteur avec la caméra dans les mains. (Cosmic Book News)
Il devient donc difficile, cette fois, d’attribuer ce que l’on voit à des compromis de studio.
Et certains critiques l’utilisent déjà contre le film.
Punch Drunk Critics considère précisément que cette liberté absolue constitue l’un de ses problèmes : Snyder a enfin réalisé exactement le film qu’il voulait, mais personne ne semble avoir été suffisamment proche pour lui demander de raccourcir ou simplifier certaines parties. (Punch Drunk Critics)
C’est presque l’envers du fameux « Snyder Cut ».
Pendant des années, une partie de sa communauté a défendu l’idée que ses films fonctionnaient mieux lorsqu’on lui rendait tout son contrôle créatif.
The Last Photograph devient désormais un test extrêmement pur de cette théorie.
Son changement visuel est réel, mais Snyder reste son propre directeur de la photographie
Une autre discussion commence également à apparaître autour de l’image.
Le film utilise de vrais paysages colombiens, amazoniens et islandais, et Snyder a tourné lui-même avec une ARRI Alexa 265, souvent à la main. (Cosmic Book News)
Certains observateurs apprécient fortement cette approche.
D’autres considèrent au contraire que le réalisateur conserve ses préférences récentes pour les faibles profondeurs de champ et une image parfois très sombre, au point de ne pas exploiter totalement les paysages qu’il est allé chercher aussi loin. C’est notamment l’une des réserves formulées par High on Films. (High On Films)
Cette question existait déjà depuis Army of the Dead, lorsque Snyder avait commencé à occuper lui-même le poste de directeur de la photographie sur ses longs métrages.
The Last Photograph ne règle donc pas le débat.
Il le déplace.
Plus personne ne pourra dire que ses décors paraissent artificiels parce qu’ils ont été fabriqués devant des écrans verts : le film est réellement allé en Colombie et dans l’Amazonie pour chercher ces images.
La question devient simplement de savoir si Snyder est toujours la meilleure personne pour les cadrer lui-même.
Ce qui fonctionne le mieux semble être Stuart Martin… et le film d’action caché à l’intérieur
Les premiers avis divergent davantage sur les acteurs, mais Stuart Martin semble tirer son épingle du jeu dans plusieurs textes.
Il incarne Ethan Black, ancien agent de la DEA parti retrouver son neveu et sa nièce après le meurtre de leurs parents. Face à lui, Fra Fee joue Joseph Wallace, photographe de guerre toxicomane et seul témoin encore vivant du massacre. (TheWrap)
Les deux acteurs avaient déjà travaillé dans l’univers Rebel Moon, mais ils sont ici pratiquement seuls à porter le film.
Punch Drunk Critics considère notamment Martin crédible lorsque le récit bascule vers la traque physique et la survie. C’est lorsque The Last Photograph assume le plus simplement son statut de revenge thriller que cette critique le trouve le plus convaincant. (Punch Drunk Critics)
Un constat qui pourrait devenir important lorsque davantage d’avis sortiront.
Snyder présente The Last Photograph comme une méditation sur la mort, la rédemption et notre manière de regarder le monde. Certains critiques semblent pour l’instant préférer… le thriller brutal beaucoup plus simple caché au milieu de cette méditation. (Yahoo Actualités Malaysia)
Toronto n’est pas seulement un festival pour le film : c’est aussi son marché
C’est probablement ce qui donne à ces premières critiques davantage d’importance qu’elles n’en auraient pour une sortie Netflix déjà datée.
The Last Photograph n’a actuellement aucun distributeur.
Le film est arrivé à Toronto comme un titre à acquérir, et Snyder expliquait lui-même avant la projection que l’idée était autant de montrer son travail au public que de le placer devant des acheteurs susceptibles d’organiser sa future sortie. (Yahoo Actualités Malaysia)
TIFF a programmé sa première mondiale comme un événement spécial le 13 septembre au John Bassett Theatre. (BroadwayWorld)
Il n’existe encore aucune date de sortie américaine, française ou en streaming.
Les premières critiques ont donc une conséquence très concrète : elles arrivent précisément au moment où des distributeurs doivent évaluer la valeur commerciale du film.
Cela ne signifie pas que quelques mauvais avis empêcheront une vente. Le nom de Zack Snyder possède évidemment une valeur internationale importante, et l’intensité même des réactions peut créer de la curiosité.
Mais The Last Photograph se trouve dans une situation inhabituelle pour un réalisateur aussi connu : son prochain film est terminé, projeté et commenté alors que personne n’a encore annoncé comment le grand public pourra le voir.
Alors, les premiers avis sont-ils vraiment mauvais ?
À ce stade, la réponse la plus précise est : ils penchent clairement vers le négatif, mais l’échantillon reste beaucoup trop petit pour prononcer un verdict définitif.
The HoloFiles lui attribue 4/10. Punch Drunk Critics affiche 2,5/5. Awards Radar publie une critique extrêmement sévère, tout comme High on Films. Plusieurs réactions de festivaliers et critiques professionnels sorties de la projection sont également très négatives. (The HoloFiles)
Deadline apporte pour l’instant l’un des contrepoints les plus significatifs en voyant dans cette version dépouillée de Snyder un film plus humain que ses dernières productions. (Deadline)
Ce n’est donc pas encore un consensus.
Mais ce n’est déjà plus simplement une première critique isolée qui n’aurait pas aimé le film.
Le plus intéressant sera de voir si les publications à venir confirment cette tendance ou rééquilibrent complètement la réception.
Après Rebel Moon, Snyder a au moins réussi une chose : surprendre
C’est peut-être le seul terrain sur lequel les premières réactions semblent véritablement se rejoindre.
Personne ne décrit The Last Photograph comme Rebel Moon 3 sans vaisseaux spatiaux.
Le film est plus petit, plus sale, plus proche de ses personnages et beaucoup plus directement lié à ce que Snyder cherchait personnellement à raconter. Le réalisateur explique avoir transformé au fil des années un ancien projet de thriller d’espionnage en une réflexion sur la mort et la rédemption, notamment après les épreuves vécues dans sa propre vie. (Yahoo Actualités Malaysia)
Il a ensuite abandonné l’essentiel de la machinerie d’Hollywood pour tourner cette histoire avec une caméra sur l’épaule et quelques dizaines de jours devant lui.
Ce changement semble sincère.
Les premières critiques montrent simplement qu’un film plus personnel n’est pas automatiquement un film plus maîtrisé.
Et c’est probablement là que The Last Photograph devient plus intéressant que s’il avait immédiatement récolté des éloges unanimes.
Après Rebel Moon, beaucoup attendaient de savoir à quoi ressemblerait Zack Snyder débarrassé de la nécessité de construire un nouvel univers à plusieurs centaines de millions de dollars.
Nous avons désormais un premier aperçu de la réponse.
Il a abandonné les fonds verts, les armées numériques et presque tous ses ralentis. Mais il n’a certainement pas appris à faire les choses à moitié.