Lorsque Cameron Winter est monté seul sur la scène du Carnegie Hall le 11 décembre 2025, avec pour principal compagnon un piano Steinway et une salle new-yorkaise beaucoup trop vaste pour la simplicité apparente du dispositif, le concert constituait déjà un événement inhabituel dans la trajectoire du chanteur de Geese. Ce que le public ne savait pas encore avec certitude, c’est que cette soirée deviendrait également un film signé Paul Thomas Anderson, tourné en 16 mm et en 35 mm avec une équipe comprenant notamment Benny Safdie.
Le projet porte désormais un titre sans détour, Cameron Winter at Carnegie Hall, et possède un véritable calendrier de sortie. Sa première mondiale est prévue le 1er octobre 2026 au New York Film Festival, avant plusieurs projections en festivals et une tournée nord-américaine en 35 mm organisée à partir du 20 novembre par Janus Films et Criterion. Le distributeur présente officiellement le film comme la captation de l’unique concert donné par Cameron Winter au Carnegie Hall après plusieurs mois de tournée avec Geese. Voir la fiche officielle de Cameron Winter at Carnegie Hall chez Janus Films
L’intérêt du projet dépasse toutefois la simple association de trois noms particulièrement en vue. Paul Thomas Anderson ne semble pas avoir voulu transformer le concert en spectacle cinématographique artificiel, ni chercher à reconstruire après coup ce qui s’était passé sur scène. Tout l’enjeu consiste au contraire à préserver la fragilité de cette représentation : un jeune musicien seul devant plusieurs milliers de personnes, une voix capable de passer de la retenue à l’excès en quelques secondes et une salle dont les dimensions risquaient à chaque instant d’écraser l’interprète.
Un film que personne n’avait encore officiellement annoncé le soir du concert
La présence de caméras au Carnegie Hall n’était pas secrète. Dès le lendemain du concert, des images prises par des spectateurs montraient Paul Thomas Anderson en train de filmer Cameron Winter avec du matériel Panavision, tandis que Benny Safdie avait lui aussi été aperçu au travail autour de la scène.
Ce qui restait mystérieux concernait plutôt la nature exacte de ces images.
Pendant plusieurs mois, aucun long métrage n’avait été officiellement annoncé, et la première confirmation liée à cette soirée a concerné non pas le cinéma, mais la musique : Cameron Winter a dévoilé un album live tiré de la représentation, dont la sortie est prévue le 9 octobre 2026. Ce n’est qu’ensuite que le film a véritablement été présenté, avec l’annonce de son acquisition nord-américaine par Janus Films et Criterion.
Cette chronologie explique pourquoi les premières informations autour du projet pouvaient donner l’impression d’un tournage presque clandestin. Le tournage, lui, était visible ; c’est sa destination qui restait inconnue.
Le site officiel du film confirme aujourd’hui le changement d’échelle : Cameron Winter at Carnegie Hall n’est plus une curiosité captée sur le vif et destinée à rester dans les archives d’un musicien, mais un véritable objet de cinéma accompagné d’une tournée en salles, avec des copies 35 mm spécifiquement mises en circulation à partir du 20 novembre.
Paul Thomas Anderson filme autant Cameron Winter que le Carnegie Hall
Le New York Film Festival, qui accueillera la première mondiale, décrit un film construit sur un contraste simple : d’un côté, des images extrêmement proches de Cameron Winter ; de l’autre, des plans capables de restituer l’immensité du Carnegie Hall.
Cette opposition paraît essentielle pour comprendre ce que Paul Thomas Anderson cherche ici à filmer.
Cameron Winter se trouvait ce soir-là presque seul face à la salle. Pas de grand groupe installé derrière lui, pas de scénographie monumentale destinée à remplir l’espace, pas d’accumulation de projections ou d’effets lumineux capables de transformer le concert en spectacle de stade. Le musicien s’accompagnait principalement au piano, dans une configuration qui aurait pu sembler plus adaptée à une petite salle qu’à l’un des auditoriums les plus célèbres de New York.
C’est précisément ce décalage qui donne au film son intérêt visuel.
Le New York Film Festival insiste sur la manière dont Anderson fait cohabiter l’intimité du visage et des gestes du chanteur avec le volume presque démesuré de la salle. Le choix de tourner à la fois en 16 mm et en 35 mm n’est donc pas seulement une coquetterie technique : ces deux formats permettent de faire varier la texture, la proximité et la sensation d’espace sans donner l’impression d’assister à une captation numérique parfaitement lisse.
Anderson ne découvre évidemment pas le cinéma musical avec ce projet. En marge de ses longs métrages, il travaille depuis des décennies avec des artistes comme Fiona Apple, Radiohead ou Haim. Il avait également réalisé Junun, autour de Jonny Greenwood, Shye Ben Tzur et du Rajasthan Express, puis Anima avec Thom Yorke. Avec Cameron Winter at Carnegie Hall, il revient cependant à un dispositif encore plus simple : une soirée, un lieu, un interprète.
Cette économie de moyens rapproche davantage le projet d’un portrait pris sur le vif que d’un documentaire musical traditionnel.
Quel est réellement le rôle de Benny Safdie ?
La présence de Benny Safdie a rapidement attiré l’attention, au point que certaines premières discussions autour du tournage pouvaient laisser penser que les deux réalisateurs travaillaient ensemble à la mise en scène.
Ce n’est pas ainsi que le film est officiellement crédité.
Paul Thomas Anderson est bien le réalisateur de Cameron Winter at Carnegie Hall. Janus Films, le New York Film Festival et les différents festivals qui annoncent le film le présentent tous comme son œuvre. Benny Safdie apparaît en revanche dans l’équipe du tournage et parmi les coproducteurs ; le Festival de Gand le crédite également à la caméra.
La distinction est importante car elle permet de comprendre la nature de leur collaboration sans fabriquer artificiellement une coréalisation qui n’existe pas.
Les deux hommes se connaissent déjà. Benny Safdie avait notamment joué Joel Wachs dans Licorice Pizza, sorti en 2021. Depuis, sa propre carrière a continué de se déplacer entre mise en scène et jeu d’acteur, tandis que Paul Thomas Anderson a poursuivi une filmographie très différente de celle des frères Safdie. Les retrouver autour d’un concert aussi dépouillé constitue donc une collaboration inattendue, mais pas entièrement sortie de nulle part.
Le contraste est même assez amusant : deux cinéastes réputés pour des œuvres capables de produire une immense tension à partir du mouvement, du bruit ou du chaos se retrouvent ici à observer un homme assis devant un piano.
Cameron Winter, de Geese au Carnegie Hall
Pour comprendre pourquoi Paul Thomas Anderson a pu vouloir consacrer un film entier à ce concert, il faut aussi regarder la trajectoire particulièrement rapide de Cameron Winter.
Le musicien est d’abord connu comme le chanteur de Geese, groupe new-yorkais qui s’est imposé dans le paysage rock américain avant que Winter ne développe parallèlement un travail solo beaucoup plus difficile à classer.
Son premier album personnel, Heavy Metal, est sorti en décembre 2024. Le titre pourrait laisser imaginer un disque agressif ou saturé ; il produit presque l’effet inverse. Winter y mélange piano, arrangements dépouillés, songwriting parfois théâtral et une voix qui semble constamment hésiter entre maîtrise et rupture.
Cette identité musicale devient encore plus visible lorsqu’elle est débarrassée d’une grande partie de l’instrumentation.
Le concert du Carnegie Hall faisait partie d’une courte série de dates solo organisées autour de Heavy Metal. Selon les informations publiées lors de l’annonce de l’album live, Winter y reprenait plusieurs morceaux du disque dans des versions dépouillées tout en interprétant également des chansons inédites. L’album Live at Carnegie Hall, attendu le 9 octobre, prolongera directement le film en conservant l’enregistrement sonore de cette même soirée.
Le projet cinématographique et le disque ne constituent donc pas deux opérations indépendantes créées autour de la même période : ils documentent exactement le même moment, mais selon deux approches différentes.
Le producteur Ariel Rechtshaid, qui a travaillé notamment avec Vampire Weekend et Adele, s’est chargé de la partie sonore. Le film conserve ainsi la dimension très physique de cette représentation tout en bénéficiant d’un travail d’enregistrement pensé dès le départ pour dépasser le simple souvenir de concert.
Un autre type de film musical que le documentaire traditionnel
Le cinéma consacré à la musique revient régulièrement à la mode, mais tous les projets ne cherchent pas la même chose.
Certains documentaires utilisent les concerts comme point d’arrivée d’un récit plus large : ils suivent une tournée, reviennent sur des conflits internes, racontent la reconstruction d’un groupe ou cherchent à expliquer une période particulière de la carrière d’un artiste. C’est par exemple l’approche adoptée par le récent documentaire consacré à Oasis, dont Dernier Rush a détaillé la manière dont il filme la réconciliation de Liam et Noel Gallagher autour de leur tournée de réunion.
Cameron Winter at Carnegie Hall paraît se situer presque à l’autre extrémité du spectre.
Il n’est pas annoncé comme une biographie de Cameron Winter, ne cherche pas à raconter la formation de Geese et ne semble pas transformer l’ascension du chanteur en récit rétrospectif. Tout repose sur une seule représentation et sur la capacité du cinéma à lui donner une autre durée, un autre espace et surtout un autre point de vue.
Ce choix rapproche davantage le film de la grande tradition des films-concerts que des documentaires musicaux contemporains construits autour d’interviews, d’archives et de témoignages.
Paul Thomas Anderson n’a pas besoin d’expliquer longuement qui est Cameron Winter pour que le film fonctionne : il semble au contraire parier sur l’idée que la représentation elle-même suffit à fabriquer un personnage de cinéma.
Une première mondiale à New York avant Londres et la tournée 35 mm
Le parcours du film est désormais précisément engagé.
La première mondiale aura lieu le 1er octobre 2026 dans le cadre du 64e New York Film Festival, à l’Alice Tully Hall. Paul Thomas Anderson et Cameron Winter doivent accompagner cette première projection, organisée en 35 mm. D’autres séances suivront pendant le festival. Consulter la programmation officielle du New York Film Festival
Le film rejoindra ensuite le BFI London Film Festival, qui le programme les 7 et 8 octobre. La présentation britannique décrit elle aussi le projet comme une captation multi-format cherchant autant à montrer Winter qu’à observer les réactions du public et la chaleur particulière de la salle. Voir la présentation du film au BFI London Film Festival
À partir du 20 novembre 2026, Janus Films et Criterion lanceront ensuite une tournée nord-américaine en 35 mm. Contrairement à une sortie nationale classique où des centaines de salles reçoivent simultanément le même fichier numérique, les copies physiques doivent circuler progressivement entre différents cinémas jusqu’au début de l’année 2027.
Le choix n’est évidemment pas anodin pour un film dont une partie de l’identité repose précisément sur la pellicule. Le support utilisé pour le tournage devient aussi, dans certaines salles, celui de la projection.
Peut-on voir Cameron Winter at Carnegie Hall en France ?
Pour le moment, aucune sortie française n’a été officiellement annoncée.
Janus Films et Criterion ont communiqué sur l’exploitation nord-américaine, tandis que plusieurs festivals européens commencent à programmer le film. Le BFI London Film Festival le montrera en octobre et le Festival de Gand l’a également intégré à sa sélection 2026, ce qui confirme que le projet ne restera pas limité aux États-Unis.
Cela ne permet toutefois pas encore de conclure qu’une sortie commerciale française est prévue.
Il faudra distinguer trois possibilités : une projection dans un festival français, une véritable exploitation en salles ou une arrivée ultérieure sur une plateforme. À ce stade, aucune de ces options n’a été confirmée publiquement pour la France.
Le plus prudent reste donc de ne pas transformer la tournée nord-américaine en annonce internationale qui n’existe pas encore.
L’intérêt suscité par le projet et la présence de Criterion autour de sa distribution rendent naturellement une circulation plus large possible, mais seul un distributeur ou un diffuseur français pourra confirmer la suite.
Un petit film qui arrive à un moment très particulier pour Paul Thomas Anderson
Cameron Winter at Carnegie Hall possède finalement quelque chose d’assez paradoxal.
Sur le papier, il s’agit d’un projet extrêmement modeste : un concert, un piano, une salle et un musicien filmé pendant un peu plus d’une heure. Mais tout ce qui entoure cette soirée lui donne progressivement une autre dimension. Cameron Winter se trouve à un moment de sa carrière où son travail solo prend une ampleur nouvelle ; Paul Thomas Anderson choisit de consacrer un film entier à cette performance ; Benny Safdie rejoint l’équipe ; Janus Films et Criterion décident d’organiser une tournée de copies 35 mm.
Le résultat ne ressemble donc plus du tout à une simple captation destinée aux admirateurs de Geese.
Ce qui avait commencé, vu de l’extérieur, comme l’apparition inattendue de Paul Thomas Anderson et Benny Safdie au fond du Carnegie Hall s’est transformé en un véritable film de cinéma, programmé dans plusieurs festivals internationaux et construit autour d’une idée étonnamment élémentaire : laisser Cameron Winter occuper seul l’écran comme il avait occupé seul cette immense scène.
Reste désormais à voir si Cameron Winter at Carnegie Hall trouvera un distributeur en France. Le film commencera sa carrière publique à New York le 1er octobre, quelques jours avant la sortie de l’album Live at Carnegie Hall le 9 octobre, puis prendra la route des salles nord-américaines à partir du 20 novembre. Pour une soirée qui n’avait donné lieu à aucune annonce officielle lorsque les caméras se sont installées dans la salle, le chemin parcouru est déjà considérable.