Le dernier plan de Midsommar ne montre pas un monstre, un cadavre ou une nouvelle révélation sur les Hårga. Ari Aster préfère terminer sur le visage de Dani. Quelques mètres devant elle, le temple jaune de la communauté est en flammes avec Christian et les autres victimes du sacrifice à l’intérieur. Dani pleure d’abord, son visage se déforme au rythme des cris qui l’entourent, puis quelque chose change progressivement. Lorsque le film coupe au noir, Florence Pugh sourit.
Cette expression est devenue l’une des images les plus célèbres du cinéma d’horreur des années 2010, notamment parce qu’elle semble autoriser deux lectures presque opposées. Dani vient-elle enfin de se libérer d’une relation qui la détruisait, en trouvant auprès des Hårga la famille et l’empathie qui lui manquaient ? Ou assiste-t-on au moment précis où une jeune femme traumatisée, isolée et constamment manipulée accepte définitivement l’univers d’une communauté qui vient de brûler plusieurs personnes vivantes ?
La réponse la plus fidèle à ce qu’Ari Aster cherchait à produire est précisément de ne pas choisir complètement entre ces deux possibilités. Le sourire de Dani est à la fois une libération émotionnelle et le signe terrifiant de son assimilation aux Hårga. Le réalisateur a décrit la fin comme une forme de catharsis volontairement empoisonnée : elle doit fonctionner dans l’instant, avant de devenir beaucoup plus difficile à accepter lorsque l’on repense à ce qui vient réellement de se produire.
Dani sourit après avoir choisi la mort de Christian
La dernière séquence intervient après l’élection de Dani comme reine de Mai. La jeune femme, encore sous l’effet des substances utilisées pendant les festivités, est ensuite confrontée à la dernière étape du rituel des Hårga.
La communauté doit choisir sa neuvième victime. Dani peut épargner Christian et envoyer à sa place l’un des membres de Hårga sélectionné par tirage au sort, ou désigner son compagnon.
Elle choisit Christian.
Cette décision est évidemment capitale, mais elle intervient dans un contexte qui empêche de la réduire à une simple revanche contre un mauvais petit ami. Christian est devenu pour Dani la représentation de plusieurs années de solitude émotionnelle, mais il se trouve lui-même drogué, paralysé et profondément manipulé par les Hårga lorsqu’elle prend sa décision.
Sa relation sexuelle avec Maja, que Dani vient de découvrir, est d’ailleurs beaucoup plus trouble que le résumé « Christian trompe Dani » souvent associé au film. Les Hårga ont préparé cette union, l’ont intoxiqué et l’ont placé dans un rituel où son aptitude à donner un consentement libre est considérablement altérée.
Du point de vue émotionnel de Dani, ce qu’elle voit reste néanmoins une nouvelle confirmation de sa peur la plus profonde : lorsque sa détresse devient insupportable, Christian ne partage pas réellement sa douleur et finit toujours par se détourner d’elle.
La communauté comprend parfaitement cette vulnérabilité.
Les Hårga donnent à Dani exactement ce que Christian ne lui donne jamais
Depuis les premières scènes, Midsommar construit Dani autour d’un besoin très simple : elle cherche quelqu’un capable d’accueillir sa douleur sans lui donner l’impression qu’elle constitue un fardeau.
Après la mort de sa sœur et de ses parents, son deuil est immense. Christian reste auprès d’elle, mais le film montre rapidement qu’il envisageait déjà de rompre avant la tragédie et qu’il continue ensuite la relation en grande partie parce qu’il se sentirait coupable de la quitter dans cet état.
Dani le ressent. Elle s’excuse lorsqu’elle pleure, s’inquiète constamment d’être trop exigeante et essaie de diminuer ses propres besoins afin de ne pas perdre le peu de soutien qu’il lui reste.
Les Hårga fonctionnent selon une logique complètement différente. Lorsqu’un membre ressent quelque chose, le groupe le reproduit.
La scène la plus importante survient lorsque Dani découvre Christian au milieu du rituel sexuel avec Maja. Elle s’effondre dans une pièce avec plusieurs femmes de la communauté. Au lieu d’essayer de la calmer ou de lui demander d’arrêter de pleurer, celles-ci respirent avec elle, crient avec elle et reproduisent physiquement son chagrin jusqu’à ce que sa douleur devienne collective.
Pour Dani, qui a passé le film à craindre d’imposer ses émotions aux autres, cette expérience est extrêmement puissante.
Le problème est qu’elle n’arrive pas spontanément dans une communauté saine qui aurait simplement compris comment mieux gérer le deuil. Les Hårga ont consciemment créé les circonstances qui permettent à Dani de se sentir comprise par eux au moment où ses derniers liens extérieurs sont détruits.
Le sourire final marque donc aussi son intégration aux Hårga
Lorsque Dani regarde le temple brûler, elle ne se tient plus à côté de la communauté comme une étrangère.
Elle porte les vêtements de la reine de Mai, partage leur cérémonie et vient d’utiliser le pouvoir qui lui a été accordé pour sélectionner la dernière victime. Elle a désormais participé directement au rituel.
C’est ce que le sourire finit par confirmer.
Au début de la séquence, elle réagit encore avec horreur. Les cris des personnes enfermées dans le bâtiment et ceux des membres de Hårga semblent produire chez elle une réaction de détresse. Peu à peu, son expression rejoint pourtant celle du groupe. Sa souffrance personnelle se mélange à l’expérience collective avant que son visage ne se détende finalement.
Le scénario écrit par Ari Aster formule cette transformation avec une brutalité que le film laisse davantage à Florence Pugh. Dans les dernières lignes, Dani est décrite comme ayant perdu quelque chose d’elle-même au moment même où elle éprouve enfin une sensation de liberté. Le texte résume cette contradiction ainsi : « Elle s’est complètement perdue et elle est enfin libre. C’est horrible et c’est beau. » Le scénario de Midsommar permet de lire directement la description du dernier plan.
La liberté existe donc bien dans l’intention d’Aster, mais elle n’est jamais présentée comme une guérison saine.
Dani se libère d’une relation devenue profondément malheureuse au moment exact où elle se livre à quelque chose de beaucoup plus inquiétant.
Ari Aster voulait que cette fin procure d’abord du plaisir
Le réalisateur a toujours été assez clair sur ce paradoxe.
Après la sortie du film, il décrivait le dernier acte comme une « toxic catharsis », une catharsis toxique. Pendant plus de deux heures, Midsommar aligne progressivement le spectateur sur Dani, tandis que Christian devient de plus en plus frustrant. Lorsque vient le moment de le punir, le film a donc préparé le public à pouvoir éprouver une satisfaction émotionnelle.
Aster voulait précisément exploiter ce réflexe.
Il expliquait que le dénouement devait paraître cathartique dans l’instant avant que le spectateur ne se demande ensuite si cette punition était réellement proportionnée. Dans son entretien consacré aux spoilers de Midsommar, Ari Aster explique cette recherche de catharsis volontairement empoisonnée.
Ce mécanisme donne une autre fonction au sourire.
Lorsque Dani sourit, le spectateur peut être tenté de sourire avec elle. Christian a été un compagnon médiocre, la relation était condamnée depuis longtemps et Dani vient enfin d’être entourée par des personnes qui semblent partager pleinement ses émotions.
Puis le cerveau revient aux faits.
Christian est immobilisé dans la carcasse d’un ours et brûle vivant.
Dani a été droguée pendant plusieurs jours.
Presque tous les étrangers avec lesquels elle est arrivée sont morts.
La communauté qui lui offre désormais une famille est précisément celle qui a méthodiquement organisé cette situation.
La joie finale devient alors beaucoup plus inconfortable.
Pour Ari Aster, Midsommar est aussi une étrange histoire d’amour
Cette contradiction est liée à la manière inhabituelle dont le réalisateur décrit son propre film.
Aster a souvent présenté Midsommar moins comme un film d’horreur traditionnel que comme un conte de fées extrêmement pervers construit à partir d’une rupture. Il écrivait lui-même le scénario après avoir traversé une séparation difficile et considérait que la structure du film lui permettait de donner une forme presque mythologique à cette expérience.
Dans un entretien au Los Angeles Times, il expliquait que Christian et ses amis entraient dans une histoire de folk horror, tandis que Dani découvrait progressivement qu’elle se trouvait, de son propre point de vue, dans une sorte de conte de fées. Ari Aster détaille cette lecture du final dans le Los Angeles Times.
Le conte fonctionne néanmoins à l’envers.
Dani arrive en Suède sans véritable famille, avec une relation sentimentale déjà mourante et une souffrance qu’elle pense devoir constamment cacher. Elle termine couronnée, entourée par un groupe qui reproduit ses émotions et débarrassée du compagnon avec lequel elle ne parvenait plus à communiquer.
Pris sous cette forme abstraite, son parcours ressemble effectivement à une histoire de renaissance.
Il suffit cependant de regarder littéralement les événements pour comprendre pourquoi Aster qualifie lui-même cette réalisation de « perverse ». La nouvelle famille de Dani pratique le meurtre rituel, contrôle une grande partie de ce que les visiteurs consomment, manipule leurs relations et élimine ceux dont elle n’a plus besoin.
Le conte de fées est également l’histoire d’un embrigadement.
Florence Pugh ne voyait pas Dani comme une femme simplement libérée
La propre interprétation de Florence Pugh rend la scène encore plus sombre.
L’actrice expliquait à British GQ qu’elle considérait Dani comme ayant déjà traversé une rupture psychique avant les derniers événements du film. Dans son jeu, le personnage n’était donc plus complètement la même personne lorsqu’elle devait choisir la dernière victime.
Pugh disait avoir abordé Dani presque comme une enfant pendant certaines scènes du final, attirée par le feu, les couleurs et les sensations qui l’entourent plutôt que comme une adulte prenant froidement la décision de commencer une nouvelle existence. Florence Pugh revient sur son interprétation du final de Midsommar dans British GQ.
Cette lecture est importante parce qu’elle empêche d’interpréter le sourire comme un simple geste d’émancipation.
Dani n’a pas quitté Christian, traversé son deuil puis rejoint rationnellement un groupe qui correspond mieux à ses besoins. Elle a vécu une succession de traumatismes, consommé plusieurs substances psychotropes, assisté à des morts violentes et été progressivement intégrée à une communauté qui maîtrise parfaitement les mécanismes émotionnels capables de la toucher.
Florence Pugh disait même conserver une forme de tristesse particulière pour ce personnage après le tournage, comme si elle l’avait laissée derrière elle dans ce champ.
Pelle avait compris bien avant Dani ce qu’elle cherchait
L’intégration de Dani n’est pas non plus une découverte imprévue des dernières minutes.
Pelle travaille très tôt à créer une relation émotionnelle avec elle. Il ne se contente pas de l’inviter en Suède avec les autres. Il identifie précisément ce qui manque dans sa vie.
Lorsqu’il apprend que ses parents sont morts, il lui parle de sa propre expérience de la perte et de la manière dont les Hårga lui ont offert une famille collective. Plus tard, il lui demande si Christian lui donne réellement l’impression d’être « tenue » par quelqu’un, au sens de pouvoir compter émotionnellement sur cette personne.
La question touche directement la faille centrale de Dani.
Christian est physiquement présent depuis la mort de sa famille, mais elle ne se sent jamais réellement soutenue par lui. Pelle, au contraire, formule exactement ce qu’elle voudrait recevoir et lui présente ensuite une communauté entière organisée autour de cette promesse.
Cela ne signifie pas que chaque instant de tendresse offert par les Hårga est faux. C’est justement ce qui rend leur attraction crédible.
Une secte n’attire pas nécessairement ses membres en leur proposant uniquement des mensonges. Elle peut répondre à un besoin parfaitement réel par une solution extrêmement dangereuse.
Dani avait réellement besoin d’empathie, de famille et d’un espace où son deuil ne serait pas considéré comme embarrassant. Les Hårga lui donnent tout cela.
Ils lui demandent simplement, en échange, d’accepter leur monde.
Choisir Christian revient à couper son dernier lien avec l’extérieur
Le sacrifice final possède ainsi une fonction qui dépasse largement la vengeance amoureuse.
Christian est le dernier lien concret entre Dani et sa vie précédente.
Josh, Mark et les autres visiteurs ont disparu. Sa famille est morte avant le voyage. Une fois Christian placé dans le temple, plus personne autour de Dani n’appartient au monde depuis lequel elle est arrivée.
Son choix la rattache donc définitivement aux Hårga.
Si elle avait sélectionné le membre de la communauté plutôt que Christian, elle aurait conservé un compagnon extérieur avec lequel elle aurait éventuellement pu repartir. En choisissant Christian, elle accepte au contraire la logique du groupe et élimine symboliquement la dernière personne capable de la ramener à son ancienne existence.
Cela ne signifie pas qu’elle pense consciemment : « Je rejoins maintenant cette secte. »
Le film fonctionne de manière plus subtile. Dani agit à l’intérieur d’un rituel, au terme d’une expérience émotionnelle extrême, puis découvre dans les dernières secondes que l’issue produit en elle une sensation qu’elle n’avait pratiquement jamais ressentie jusque-là : l’appartenance.
C’est cette sensation qui devient visible dans son sourire.
Les Hårga ont-ils réellement guéri son deuil ?
Non, et c’est sans doute l’une des confusions les plus importantes autour de la fin.
Le groupe permet à Dani d’exprimer sa douleur, ce que Christian faisait très mal. Cela ne signifie pas qu’il l’aide réellement à la traiter de manière saine.
Les Hårga transforment constamment les émotions individuelles en expériences collectives. Lorsque quelqu’un souffre, ils souffrent avec lui ; lorsqu’une personne prend part à un acte sexuel, les autres reproduisent son souffle ; lorsque les victimes brûlent dans le temple, les membres de la communauté hurlent comme s’ils ressentaient leurs blessures.
Dani découvre donc un monde où elle ne sera théoriquement plus jamais seule avec une émotion.
Cette promesse peut sembler profondément réconfortante pour quelqu’un dont la première réaction au décès de toute sa famille avait été de s’accrocher à un partenaire émotionnellement distant.
Mais elle implique également une disparition progressive de l’individu.
Le dernier plan matérialise cette tension. Dani a enfin trouvé un groupe capable de ressentir avec elle, mais son expression personnelle finit par se fondre dans le rituel collectif.
C’est exactement ce que le scénario résume lorsqu’il associe sa liberté à la perte de soi.
Christian mérite-t-il vraiment sa mort ?
Ari Aster voulait également que le spectateur se pose cette question après avoir quitté la salle.
Christian est incontestablement mauvais dans sa relation avec Dani. Il veut rompre mais n’en trouve jamais le courage, oublie son anniversaire, minimise régulièrement ses émotions et reproduit avec ses propres amis plusieurs comportements égocentriques.
Mais être un compagnon médiocre ne justifie évidemment pas d’être brûlé vivant.
Aster exploite pourtant tout le langage du film pour rendre cette punition momentanément satisfaisante. Plus Christian agace le public, plus la possibilité de le voir disparaître semble offrir une libération à Dani.
Le réalisateur explique que cette manipulation du spectateur constitue précisément une partie du projet : le cinéma peut conduire un public à désirer une violence qu’il jugerait monstrueuse dans un autre contexte.
Le sourire final sert alors de miroir. Si Dani paraît heureuse et que nous sommes soulagés pour elle, le film nous oblige ensuite à nous demander ce que nous venons d’accepter pour atteindre cette satisfaction.
La fin n’est donc ni totalement heureuse ni totalement tragique
Vouloir classer le dernier plan de Midsommar dans une seule catégorie revient à supprimer ce qui le rend si puissant.
Oui, Dani est libérée de Christian. Leur relation était déjà terminée émotionnellement bien avant leur arrivée en Suède, et elle cesse enfin de construire son existence autour de quelqu’un qui ne répond pas à ses besoins.
Oui, elle trouve une communauté qui lui offre quelque chose qu’elle cherchait depuis le début : des personnes capables de reconnaître sa douleur au lieu de lui demander implicitement de la contenir.
Mais elle obtient cette libération au sein d’un système qui l’a manipulée et qui vient de commettre plusieurs meurtres rituels.
Ari Aster expliquait à Collider qu’il souhaitait précisément que le spectateur ressente une véritable catharsis avant d’être obligé de l’interroger. Selon lui, Midsommar n’est pas seulement un film qui se termine de manière cathartique ; c’est un film qui cherche à parler de la catharsis elle-même. Lire l’entretien complet d’Ari Aster avec Collider.
C’est pourquoi l’expression de Florence Pugh fonctionne aussi bien.
Elle ne ressemble ni complètement au sourire d’une victime enfin sauvée ni à celui d’une personne devenue soudainement maléfique.
Elle ressemble à quelqu’un qui, après avoir passé une période immense à souffrir seule, découvre enfin la sensation de ne plus être seule et ne mesure peut-être plus ce qu’elle a dû abandonner pour l’obtenir.
Alors, pourquoi Dani sourit-elle vraiment à la fin de Midsommar ?
Parce qu’au terme du rituel, elle ressent enfin la catharsis et le sentiment d’appartenance qu’elle cherchait depuis le début du film. Christian, sa relation mourante et son dernier lien avec sa vie extérieure sont en train de disparaître dans le feu, tandis que les Hårga l’entourent et partagent collectivement l’émotion du moment.
Mais Ari Aster ne présente jamais cette sensation comme une guérison incontestable.
Le scénario associe explicitement la liberté de Dani à la perte de son identité. Le réalisateur parle de catharsis toxique et de fantasme de réalisation pervers. Florence Pugh considère de son côté que son personnage a déjà subi une rupture psychique lorsque cette décision intervient.
Le sourire possède donc deux vérités simultanées.
Dani est libérée d’une relation qui l’empêchait d’avancer, mais cette libération a été récupérée par une communauté qui l’a progressivement isolée et absorbée. Elle a trouvé une famille au moment même où elle n’a plus personne d’autre vers qui retourner.
C’est ce qui rend la dernière image beaucoup plus troublante qu’un simple happy end macabre. Le visage de Dani ne nous demande pas de choisir entre la libération et l’embrigadement.
Il montre le moment où, pour elle, les deux deviennent exactement la même chose.